Grands noms de la médecine au Québec

Dépasser Les limites du possible

Bien que ses parents rêvent de voir un de leurs enfants devenir médecin, pendant des années, il résiste à l'idée (même s'il sait dans son for intérieur qu'il épousera une carrière scientifique). À cette époque, partout dans le monde, le mouvement étudiant apporte des changements importants de paradigmes qui bouleverseront la société. Gérald Batist veut être au cœur de ces transformations sociales, c'est pourquoi il décide de quitter sa ville natale de Montréal pour aller vivre et étudier à New York. Il s'inscrit en sciences à l'Université Columbia où, avec une trentaine d'amis, des garçons de Columbia et des filles du Barnard College, ils fondent leur propre commune. Ils réussissent d'abord à mettre la main sur un étage complet du Paris Hotel qu'ils rebaptisent le Paris Commune. Ensuite, ils tentent de convaincre l'université de leur accorder des crédits de formation dans leur cursus scolaire pour cette expérience. L'Université Columbia accepte leur demande et leur attribue une personne-ressource. Celle-ci s'avère être Kate Millett, alors candidate au Ph. D. qui deviendra plus tard écrivaine, cinéaste et activiste féministe, auteure de La politique du mâle. 

Même si tout un chacun prônait la liberté de pensée et d'action dans la commune, Gérald Batist garde le cap et termine son baccalauréat en sciences. C'est à ce moment que son intérêt pour la médecine se précise. Il décide donc de tenter sa chance et de s'y inscrire, mais cette fois, ailleurs qu'à New York, car le coût de la vie et des études y sont trop élevés. Ce sera un (premier) retour vers sa ville natale. Durant le processus de demande d'admission à McGill, on lui demande de fournir des exemples de travaux antérieurs. N'ayant pas grand-chose qui, à son avis, puisse convenir à cette vénérable université, il décide d'envoyer une dissertation portant sur la médecine traditionnelle orientale. Son anticonformisme a l'heur de plaire au responsable qui lui donne une chance et accepte sa candidature.

Le retour à Montréal se fait tout doucement, mais l'effervescence des grandes villes américaines lui manque. Il cherche toutes les occasions possibles pour y retourner. Un stage en médecine interne s'offre à lui au St. Vincent's Hospital Centre à New York, puis il s'inscrit à un programme axé sur la nutrition au New England Deaconess Hospital de Boston  : c'est à cet endroit qu'il terminera sa résidence médicale et où il poursuivra une formation postdoctorale en recherche clinique. 

Ce premier fellowship lui fait découvrir la nutrition dans le contexte du cancer, une maladie à laquelle le président américain Nixon avait déclaré la guerre en 1971, promettant alors son éradication totale pour… 1990  ! Pendant sa formation, après quelques cas. il réalise que cette maladie dépasse largement les connaissances du moment, que les volets psychologique, social, intellectuel et émotif ont aussi une incidence non négligeable. «  Nos connaissances sur le cancer ressemblent à toutes les autres avancées biologiques et scientifiques. Quand on connaît mieux ce qui ne fonctionne pas, on comprend mieux ce qui est normal », explique-t-il. Il remarque aussi que les patients atteints de cancer ont «  une ouverture  » personnelle particulière : ils ont une volonté hors du commun à comprendre et à aider la science, et ce constat l'intéressera beaucoup. En 1981, Dr Batist se joint ensuite au National Cancer Institute de Bethesda où il poursuit une autre formation postdoctorale en oncologie médicale et en pharmacologie moléculaire. Dès lors, les projets se multiplient rapidement, mais un sujet de recherche le fascine par-dessus tout : la résistance des tumeurs aux traitements. Il veut comprendre pourquoi les tumeurs qui répondent pourtant bien à un traitement de chimiothérapie en viennent, du jour au lendemain, à lui résister complètement. Il découvre la présence dans la cellule d'une enzyme qui résiste aux toxines. Cette enzyme intervient différemment selon la présence ou l'absence d'un métal rare  : le sélénium. C'est ainsi que débute l'analyse de l'activité de plusieurs enzymes qui lui permet de découvrir que certaines d'entre elles sont sous l'effet d'un régulateur maître et pour lesquelles une même molécule permet de bloquer toute forme de résistance.

Pendant quatre ans, les projets seront nombreux et captivants, mais Dr Batist souhaite revenir à Montréal. Comme il ne peut «  transporter le NCI à Montréal  », il réussit à obtenir une allocation de recherche de cette institution qui lui permettra d'ouvrir son laboratoire de recherche clinique, mais de ce côté-ci de la frontière. Il peut alors poursuivre ses projets de recherche commencés à Bethesda, notamment sur la résistance tumorale aux traitements, un sujet qui, près de 35 ans plus tard, fait encore l'objet de ses recherches. 

Cependant, ce nouveau retour est plus compliqué qu'il ne l'avait prévu. À cette époque, l'oncologie médicale n'est pas encore reconnue en tant que spécialité médicale comme ailleurs, que ce soit en Europe, aux États-Unis ou même dans le reste du Canada  : ici, ce sont les hématologues qui font de l'oncologie. 

Dr Batist décide donc, avec l'aide de plusieurs confrères qui, comme lui, ont été formés dans les grands centres européens ou américains d'oncologie, d'écrire au président de la Corporation professionnelle des médecins du Québec, Dr Augustin Roy, pour réclamer l'obtention de cette reconnaissance. D'une demande simple s'ensuit une longue saga. Dr Batist et ses confrères doivent démontrer à la Corporation pourquoi cette reconnaissance est si importante, notamment pour les patients. Les formations diffèrent d'un centre à l'autre, et surtout, d'un pays à un autre. La bataille est plus longue que prévu : ce n'est pas seulement une histoire de cancer «  liquide ou solide  », comme plusieurs ont tenté de laisser croire. La reconnaissance espérée veut dire plusieurs changements  : Dr Batist veut avant tout s'assurer de l'uniformisation de la formation qui respecte les plus hauts standards de la médecine. Malgré toutes les difficultés vécues, cette période lui permet tout de même de tisser des liens avec des confrères de plusieurs universités avec qui, plus tard, il poursuivra des travaux de recherche et des collaborations cliniques.

Des projets de recherche à l'infini

La lutte au cancer s'avère plus considérable que beaucoup ont pu le penser. Chaque jour, Dr Batist relève de nouvelles pistes de recherche et leurs contreparties. Les connaissances en pharmacologie moléculaire qu'il a acquises au NIH lui permettent de prouver que chaque tumeur est unique, tant par sa signature moléculaire que par sa réaction aux traitements et aux médicaments utilisés. Ce constat, c'est celui de la médecine personnalisée, là où les paradigmes changent aussi rapidement qu'évoluent les recherches. L'altération des fonctions cellulaires attribuables au cancer, la résistance aux divers traitements utilisés, le rôle et les interactions de certaines enzymes sont autant de pistes qui l'occupent et qui alimentent ses discussions avec ses confrères, des cliniciens et des chercheurs. Ces échanges sont cruciaux et l'idée de bâtir un réseau de partage et de collaboration se dessine peu à peu dans son esprit. 

En 2007, Dr Batist fonde avec feu Dr Luc Bélanger (auparavant directeur du Centre de recherche en cancérologie de l'Université Laval) le Consortium panquébécois de recherche en oncologie clinique du Québec (Q-ROC), afin de fournir une plateforme de recherche et d'outils aux chercheurs et surtout pour créer des liens entre chercheurs et cliniciens, entre chirurgiens et oncologues et tous les autres intéressés par l'oncologie médicale. Q-ROC sera le tremplin à la création de nombreux projets de recherche comme le Partenariat pour la médecine personnalisée en cancer (PMPC), né dans le cadre de la Stratégie québécoise de la recherche et de l'innovation. Non seulement Q-ROC a-t-il permis d'obtenir du financement pour la recherche, mais il a aussi propulsé le Québec à l'avant-plan de la scène. «  Q-ROC nous a notamment permis d'aller chercher d'importantes sommes allouées à la recherche, des sommes qui auraient été allouées ailleurs qu'au Québec  », explique-t-il. 

Long plaidoyer pour la recherche clinique

Si Dr Batist a pu faire autant progresser la recherche clinique, c'est qu'il a pu apprécier ses bienfaits ailleurs. Selon lui, tous les médecins, peu importe leur spécialité médicale, doivent comprendre que les meilleurs soins impliquent avant toute chose une composante de recherche clinique. Cette vision, il la prêche quotidiennement. «  On a des cliniciens et des chercheurs exceptionnels au Québec. J'adore travailler tant en réseau qu'en interdisciplinarité  : j'apprends et je bénéficie de l'apport de tout un chacun  », ajoute-t-il. 

La recherche clinique n'est pas l'apanage des médecins seuls ou d'intérêt pour les patients seulement. Toute la population en tire finalement parti. Si le mot «  cobaye » peut en effrayer quelques-uns, Dr Batist prend le temps d'expliquer en quoi les risques encourus sont identiques, que l'on essaie de nouvelles molécules ou que l'on s'en tienne à la chimiothérapie standard. «  Je sais d'emblée qu'il existe une grande inconnue en recherche clinique, mais cette inconnue, n'est-elle pas source d'espoir  ?  », dit-il avec conviction.

Avec les années, Dr Batist a fait des centaines de projets de recherche dans le but d'améliorer les molécules employées dans les traitements oncologiques. Ses travaux sont à l'origine d'environ 300 articles scientifiques, chapitres de livres ou résumés ; ils l'ont amené à donner des centaines de conférences et d'ateliers dans le monde. Sa réputation dépasse largement nos frontières, et les grandes pharmaceutiques ne sont pas les seules que sa vision et ses travaux intéressent.

Toujours plus  !

Avec le séquençage du génome est apparue la médecine personnalisée. Un véritable plus dans un univers qu'il connaît bien ! Redoublant d'ardeur, Dr Batist devient directeur scientifique du Centre national d'excellence en médecine personnalisée Exactis Innovations. Il y met sur pied une méga banque de données cliniques et de spécimens biologiques. Ce registre prospectif longitudinal sert tant à la recherche de nouvelles molécules qu'à trouver le traitement idéal pour un patient auquel il peut offrir des molécules expérimentales qui n'auraient pu être disponibles autrement. À l'aide de ces spécimens biologiques et de toutes les données acquises sur les molécules actuelles ou expérimentales, il peut maintenant croiser les informations à l'infini. Que de projets à venir  ! 

Sera-t-il l'un de ceux qui trouveront comment mettre fin à la lutte au cancer  ? Qui sait  ! Dr Batist préfère garder le cap et se concentrer sur son travail. L'important pour lui, ce sont ses patients qu'il aime tant et à qui il veut offrir la guérison ; ceux pour lesquels il collige toutes sortes de données personnelles, pour engager la conversation lors d'une prochaine rencontre et pour montrer qu'il se souvient bien d'eux ; ceux qui n'hésitent jamais à donner un peu d'eux-mêmes pour faire avancer la recherche ; ceux qui le poussent à en faire plus et à ne jamais abandonner. C'est aussi grâce à eux qu'il a reçu d'importants prix et distinctions comme l'Ordre national du Québec et l'Ordre du Canada. Il lui reste encore beaucoup de travail sur sa table. Il y a même un roman qui n'attend qu'un peu d'attention et de temps pour enfin être publié…