Grands noms de la médecine au Québec

Perpétuer les connaissances

C'est un triste événement qui forgera la vie de notre grand nom ainsi que celle de ses frères et sœurs. André Duranceau avait à peine 15 ans quand son père, un brillant avocat ayant mené une belle carrière, meurt d'une tumeur cérébrale. Tous les membres de la famille ont été témoins de ses souffrances : pendant un an, sa mère, ses frères et sœurs se sont relayés en tant que proches aidants. C'était bien avant l'assurance hospitalisation et le système public de santé que l'on connaît aujourd'hui.

Après le décès de son mari, madame Duranceau, qui avait un solide ascendant sur ses enfants, insiste pour que toute sa marmaille reçoive la meilleure éducation possible. Elle martèle sans cesse : «  Vous ferez ce que vous voulez, mais vous allez étudier, jusqu'à ce que vous fassiez quelque chose  ». Les sept enfants de la famille Duranceau fréquentent donc les meilleures écoles montréalaises. Aujourd'hui, trois d'entre eux sont avocats, comme leur père, et quatre sont... médecins spécialistes : Louise et Paul en chirurgie plastique, Jacques en physiatrie et médecine du sport, André en chirurgie thoracique.

Quand un drame frappe une famille, il n'est pas rare de voir la communauté environnante donner un coup de main. Comme le jeune André n'était pas très studieux, un voisin, lui-même chirurgien thoracique, l'invite à passer un peu de temps en salle d'opération avec lui, histoire de montrer ce qu'il fait comme travail. C'est la fascination  ! Son intérêt pour la science de l'œsophage se manifeste alors et ses notes bondissent, jusqu'à lui ouvrir la porte d'entrée en médecine.

En 1973, fraîchement diplômé de l'Université de Montréal en chirurgie générale, il quitte sa ville natale pour effectuer deux années additionnelles de formation au Duke's University Medical Center, à Durham en Caroline du Nord, où il parfait ses connaissances en physiologie pulmonaire et œsophagienne et où il monte son premier laboratoire axé sur la fonction œsophagienne. Chaque cas retient son attention et ses mentors lui font comprendre que la médecine clinique est indissociable de la recherche ; que pour chaque problème, il y a une panoplie de questions à se poser avant d'en trouver la solution. L'œsophage recèle beaucoup de secrets qu'il faut percer.

C'est galvanisé par ses nouvelles connaissances, par des techniques éprouvées et par la ferme volonté de trouver les meilleurs traitements qui soient pour les patients que Dr Duranceau revient, deux ans plus tard, à Montréal. Il décide d'ouvrir son propre laboratoire consacré à la fonction œsophagienne. Il aimerait utiliser le laboratoire mis sur pied par son collègue gastro-entérologue, feu Dr Richard Clermont, mais faute d'infrastructures suffisantes, il n'obtient pas les approbations nécessaires. Son chef de chirurgie décide de l'aider et de lui fournir l'espace et le personnel requis. Il fait presque office de pionnier, car en ces temps, les chirurgiens n'étaient pas ou très peu intéressés par la recherche. «  Une chance que nous avons appris de ce qui se faisait dans les Ivy League Universities, ces grosses universités américaines où les volets recherche et médecine clinique étaient absolument indissociables  », nous dit-il en riant. Avec raison, parce que de nos jours, la recherche clinique permet de mettre en pratique les nouvelles connaissances acquises grâce à la recherche fondamentale et, par conséquent, d'offrir aux patients de meilleurs traitements et ainsi améliorer leur santé.

Dr Duranceau ne s'en est pas tenu à son travail clinique de chirurgien ; il a aussi opté pour une carrière universitaire. «  La formation que j'ai reçue à Duke était digne des meilleures. D'ailleurs, on y offre l'un des programmes de chirurgie les mieux cotés aux États-Unis. Chaque année, cette université reçoit des centaines de demandes pour leur programme de formation en résidence : ils n'acceptaient qu'une quinzaine de candidats en début de formation. Cette dernière incluait cinq années de chirurgie générale, un minimum de deux années en recherche et au moins trois années de formation pour le volet cardiothoracique. Je savais qu'en y allant, je serais entouré de la crème de la crème.  »

Dr Duranceau s'est largement inspiré de la philosophie et du modèle de structure départementale de Duke pour l'adapter ici. «  Là-bas, les chirurgiens ne travaillaient pas individuellement ; tout était fait en fonction du département qui, lui, empochait toutes les sommes allouées à la recherche, à la rémunération, etc. Tout le monde participait sur un même pied d'égalité. Cette structure permettait de faire avancer rapidement les projets de recherche en cours. » À son arrivée au Québec, Dr Duranceau a tenté d'implanter une structure départementale similaire, sans succès. «  Cette façon de faire n'est pas implantée dans notre structure universitaire ni dans notre système hospitalier  », lui a-t-on affirmé.

Il n'en reste pas moins qu'il a réussi à instaurer un service de chirurgie thoracique, inspiré du concept adopté par la Duke University, mais où chaque participant pouvait décider d'investir une partie de ses revenus dans un fonds afin de favoriser les activités de recherche de l'équipe. C'est ainsi qu'avec son collègue, Dr Pasquale Ferraro, il met sur pied en 2004 la Fondation pour la recherche en chirurgie thoracique de Montréal, dont la mission consiste à favoriser la recherche et le développement en oncologie thoracique, en maladies œsophagiennes et en transplantation pulmonaire. Ce faisant, elle crée un environnement approprié et nécessaire pour le recrutement de chirurgiens thoraciques qui, à leur tour, s'investiront pour permettre de faire avancer les projets. Cette fondation a réussi à recueillir plus de douze millions de dollars dans sa première décennie d'existence, des sommes destinées à la création de chaires universitaires de recherche pour l'avancement de la chirurgie thoracique.

Au cours de sa carrière, Dr Duranceau a eu à traiter le cancer de l'œsophage, bien sûr, mais il a surtout constaté comment il évolue. Selon lui, dans notre société, ce cancer serait intimement lié au reflux œsophagien, qui lui, est souvent causé par l'obésité, la consommation d'alcool ou de tabac et par le stress. Il a été en mesure d'observer que l'œsophage, à cause de sa forme et de sa fonction, répond à deux mécanismes à la fois, l'un de défense et l'autre de réparation, les deux étant contradictoires en eux-mêmes. «  L'œsophage, lorsqu'il est constamment exposé au reflux d'acide gastrique ou de bile, fait des ulcères ; s'enclenche alors un processus de réparation. Cependant, puisque l'œsophage reste constamment exposé au reflux, le mécanisme de réparation se modifie. C'est la transformation métaplasique, où l'épithélium œsophagien remplace les cellules normales par des cellules cylindriques d'aspect intestinal, cardial et gastrique qu'on appelle l'œsophage de Barrett », explique-t-il. Ces observations ont été présentées lors de congrès internationaux favorisant l'échange de données scientifiques entre collègues du monde entier, dont des chercheurs du Royaume-Uni, d'Allemagne et de l'Espagne, et qui ont permis de clarifier les différentes hypothèses sur l'œsophage de Barrett . «  C'est justement ce type d'échanges entre professionnels des milieux universitaires qui permet de faire avancer les connaissances. À lui seul, l'œsophage de Barrett a stimulé la rédaction de plus de 2 000 publications scientifiques par année. C'est colossal  !  », s'exclame-t-il en terminant.

S'attaquer à la source  !

Un jour, il reçoit en consultation une religieuse âgée présentant un trouble de la déglutition causé par une dystrophie oculopharyngée, une maladie génétique autosomale dominante de 13e génération. La maladie se manifeste par une dysphagie et des étouffements, suivis de pneumonies d'aspiration, et même… la mort  ! Le Québec est l'endroit où l'on compte le plus de personnes atteintes de cette maladie, importée de France en 1634, probablement par deux sœurs qui ont immigré au pays.

Dr Duranceau ne connaissait absolument rien à cette maladie. Pire, il se sentait totalement impuissant devant la détresse et la souffrance de la patiente. Il a toutefois tenu à comprendre le mécanisme en cause et voulait trouver le moyen d'y remédier. Une chirurgie pratiquée sur le sphincter œsophagien supérieur a permis d'améliorer les problèmes de déglutition de la patiente. Une réussite, certes, mais qui ne réglait pas tous les problèmes associés à ce type de dystrophie. Il décide donc de poursuivre ses travaux de recherche auprès de ce type de patients en collaboration avec Dr Bernard Brais, neurogénéticien. Les échanges entre eux ont été nombreux et fructueux.

Ce ne sont pas les projets de recherche clinique qui ont manqué à Dr Duranceau, c'est le temps. Car, même aujourd'hui, il a encore beaucoup de projets en tête. La plus grande difficulté pour lui a été et reste encore de trouver à assurer sa relève. Les bons candidats, ceux qui veulent à la fois poursuivre une carrière en médecine clinique et en recherche universitaire, ceux qui veulent faire avancer les projets de recherche et les présenter lors des plus grands congrès internationaux sont difficiles à trouver ; surtout qu'il faut attendre presque une dizaine d'années avant qu'ils ne soient entièrement «  fonctionnels  ».

Sécurité des soins

Dès le début de sa carrière, même avant son fellowship, celui qu'il considère comme son «  plus grand  » mentor, Dr Jean Fauteux, lui fait connaître d'autres aspects associés à la pratique médicale. C'est ce dernier qui lui recommande de s'intéresser à ce qui touche la protection médicale. Dr Fauteux lui suggère même d'assister aux assemblées annuelles de l'Association canadienne de protection médicale, ce qu'il fait pendant quelques années jusqu'à ce qu'on lui propose d'occuper un poste au conseil d'administration de l'Association, ce qu'il accepte. Dr Duranceau participera activement aux activités de l'association et de son conseil d'administration pendant plus d'une vingtaine d'années : d'abord comme membre du conseil, puis comme président de 2001 à 2004. Il en a tiré une véritable leçon d'administration, ce qui était tout à fait nouveau pour lui et qui lui a fait connaître des aspects de la gestion dont il ignorait tout, mais qu'il estime absolument utiles et nécessaires à tout médecin.

Plaidoyer pour une médecine universitaire

Le souhait le plus cher de Dr Duranceau est encore toujours de voir la recherche universitaire s'organiser comme il l'a vu aux États-Unis. «  Si tous les acteurs du milieu, les universités, les CHU et même la FMSQ pouvaient élaborer ensemble un plan stratégique pour y arriver, je sais que ça pourrait mettre le Québec en évidence au sein de la communauté mondiale de recherche universitaire. L'Université de Toronto a mis 25 ans pour y arriver, nous pouvons le faire aussi  », conclut-il.