Grands noms de la médecine au Québec

Libre circulation

Pendant que Susan Kahn déclinait ses conjugaisons et récitait ses tables de multiplication après l'école, sa mère, quant à elle, se penchait sur ses travaux de doctorat. Les documents, les livres qui jonchaient son bureau fascinaient la jeune Susan et lui ont rapidement fait comprendre l'importance de l'apprentissage permanent et de l'acquisition de connaissances. 

Susan avait un autre modèle  : son père, un endocrinologue, qui lui a transmis son amour du métier. Adolescente, elle aimait aller travailler à la clinique où elle accueillait les patients de son père et s'occupait des tâches administratives. 

Pourquoi a-t-elle choisi la médecine interne plutôt que l'endocrinologie comme son père  ? «  J'aimais absolument tout ce que j'apprenais et n'arrivais pas à fixer mon choix sur une spécialité en particulier  », dit-elle en riant. La médecine interne offre un large éventail de possibilités, mais c'est en médecine interne générale qu'elle trouve sa passion  : les problèmes liés à la circulation sanguine, au carrefour entre cardiologie, pneumologie, hématologie et médecine interne. Diplômée de McGill (médecine en 1985, médecine interne en 1988), Dre Kahn y a également effectué un premier fellowship en médecine interne générale (1990).

En 1990, Dre Kahn obtient un poste en médecine interne à l'Hôpital général juif de Montréal (HGJ), là où travaille un endocrinologue qu'elle connaît bien. Tous les jours, autour d'un café ou d'un dîner, son père lui explique le fonctionnement de l'hôpital, lui donne mille trucs du métier, discute de dossiers problématiques ou en profite pour présenter à ses collègues sa fille si douée et dont il est si fier. Des moments privilégiés qui se sont échelonnés sur 20 ans et qui, depuis le décès de son père, resteront à jamais gravés dans sa mémoire. 

Tout faire pour mieux soigner

Son intérêt pour les maladies veineuses thromboemboliques se confirme peu à peu en pratiquant la médecine. Elle réalise rapidement que pour bien soigner ses patients, il faut qu'elle approfondisse ses connaissances sur le sujet. Déjà, elle a remarqué certaines particularités, certaines similarités ou certains schémas types chez ses patients et désire bien les comprendre. C'est ce qui la décide à faire un fellowship en recherche clinique sur la thromboembolie veineuse (1996). 

Dre Kahn avait des aptitudes particulières pour la recherche. Elle se souvient encore de sa toute première recherche clinique, pendant sa résidence. Sous l'œil attentif de l'ancien directeur de médecine interne de l'Hôpital Royal Victoria, elle se consacre à un projet portant sur la prédisposition génétique à la formation de caillots sanguins chez les personnes souffrant de fibrillation auriculaire. Pour mener à bien cette première recherche, elle doit vaincre sa grande timidité et entrer en contact avec un éminent chercheur de Boston dont le laboratoire est doté d'un outil d'analyse bien spécifique. Celui-ci accepte de collaborer à son étude. 

Ses premiers pas dans la cour des très grands ont été plus simples qu'elle ne l'avait imaginé. D'autant plus que ce projet de recherche s'est révélé le catalyseur de sujets à approfondir en ce qui concerne la thrombophilie héréditaire. Elle venait de franchir une étape. Déterminée, elle a cogné aux portes aussi souvent que nécessaire et obtenu ce qu'elle souhaitait. Plus tard, Dr Jacques Leclerc, un hématologue qui pratique aujourd'hui aux États-Unis et qu'elle considère comme un mentor important, l'encourage à travailler sur certains projets de concert avec des spécialistes de l'Université McMaster, le haut-lieu canadien de la recherche sur le sujet. 

Dès 1996, ses projets et travaux de recherche clinique se suivent à une cadence soutenue. Les collaborations sont nombreuses et fructueuses. Désirant parfaire ses connaissances sur les outils utilisés en recherche en épidémiologie et en biostatistique, elle retourne à McGill et obtient une maîtrise. 

Pendant une vingtaine d'années, Dre Kahn se consacre autant que faire se peut à des travaux entourant le rôle de la thrombophilie héréditaire dans la thrombose veineuse, le syndrome post-thrombotique, l'amélioration des techniques de dépistage et leurs coûts, l'amélioration de la qualité de vie, l'épidémiologie et les facteurs de risque à long terme après une thrombose veineuse profonde (TVP) ainsi que sa prévention et son traitement. 

Première clinique de thrombose

Parallèlement à ses travaux de recherche et toujours pour offrir les meilleurs soins possibles à ses patients, en 1998, Dre Kahn met sur pied une clinique entièrement vouée au traitement de l'insuffisance veineuse et des thromboses, une première au Québec à l'époque. Le Centre d'excellence en thrombose et anticoagulation (CETAC) lui a permis d'offrir plus de consultations et des services spécialisés ; il a aussi permis l'instauration d'un programme de formation postdoctorale dans le cadre duquel des fellows de partout au monde sont venus faire leur apprentissage. Aujourd'hui, la clinique se compare aux grands centres spécialisés dans le monde. En plus des fellows, l'équipe du CETAC se compose de cinq médecins qui font de la recherche clinique, de résidents, des assistants de recherche et d'autres professionnels de la santé. 

Infatigable

Dre Kahn n'arrête jamais  : entre les projets de recherche, l'enseignement, la clinique et trois maternités, elle s'offre deux congés sabbatiques. Pendant son premier congé, elle est professeure invitée à la Johns Hopkins University (Maryland). Son séjour là-bas lui permet de côtoyer les meilleurs chercheurs et de découvrir les toutes dernières techniques utilisées lors des essais cliniques. Dre Kahn visite également le Cochrane Center (É.-U.) où, en plus de rencontrer les chercheurs de cette institution réputée, elle s'offre des cours sur les méta-analyses. 

Son deuxième congé sabbatique n'est pas plus reposant. Comme elle cumulait de plus en plus de tâches administratives et que la taille de ses équipes grossissait à mesure que les projets se multipliaient et comme elle n'avait pas (encore  !) suivi de formation universitaire à ce sujet, elle entreprend des études de deuxième cycle en gestion à la John Molson School of Business de l'Université Concordia. 

L'essentiel de sa carrière  : la recherche

Au cours de sa carrière, Dre Kahn a publié quelque 250 études et articles scientifiques, sans compter les chapitres de livres, les présentations formelles (affiches), etc. dont elle est l'auteure ou auxquels elle a collaboré. Conférencière appréciée, elle est aujourd'hui reconnue comme une véritable sommité en thromboembolie veineuse. Parmi ses nombreux projets de recherche et ses diverses collaborations, certains ont véritablement ébranlé les colonnes du temple ou ont carrément changé les traitements habituels offerts. 

L'un de ceux-ci, The SOX Trial, publié dans The Lancet, a remis en cause le recours automatique au port de bas de contention après une thrombose veineuse profonde. Cette technique se fondait sur deux études devenues désuètes et inappropriées qu'il fallait absolument actualiser, ne serait-ce que pour déterminer le facteur de contention ou les matériaux utilisés pour la fabrication de ce type de vêtements. En faisant une étude comparative sur 10 ans, Dre Kahn a réalisé que ces bas ne présentent aucun avantage observable dans le cadre du traitement. Ces résultats ont créé une véritable surprise dans le milieu médical et montré hors de tout doute que le port de coûteux bas de contention (pendant deux ans, selon la norme habituelle) n'offre aucun avantage observable. Depuis, les normes internationales ne recommandent plus ce type de contention. 

Une autre étude, publiée cette fois dans le British Medical Journal, a évalué les facteurs de risques associés à la prise d'anticoagulants à vie après une thrombose veineuse profonde. Dre Kahn a démontré pourquoi certains patients peuvent arrêter de les prendre au bout de six mois et ne jamais refaire de thrombose. 

Finalement, dans une étude publiée dans le Canadian Medical Association Journal, Dre Kahn et ses collaborateurs ont évalué l'effet d'un programme structuré d'exercice pour les patients ayant fait une thrombose. Elle a évalué les aspects cardiovasculaires, musculaires et fonctionnels des jambes de patients soumis à un programme d'exercice supervisé et les a comparés à ceux d'un groupe témoin. Résultats  : le groupe de patients actifs a conservé une meilleure santé circulatoire, une meilleure qualité de vie, et leur état s'est nettement amélioré. 

En regardant le chemin parcouru, Dre Kahn est fière que ses projets de recherche aient pu contribuer aux avancées scientifiques ; elle se félicite aussi d'avoir créé un effet d'entraînement chez ses collègues. 

Des efforts reconnus

Dre Kahn ne compte plus le nombre de prix qu'elle a reçus. L'an dernier, en plus du prix d'excellence David Sackett destiné à un chercheur chevronné, décerné par la Société canadienne de médecine interne, elle est entrée à l'Académie canadienne des sciences de la santé, l'un des plus grands honneurs individuels dans le secteur canadien des sciences de la santé.

Forte de sa notoriété, Dre Kahn a été choisie pour mettre sur pied un réseau canadien de recherche clinique sur la thromboembolie veineuse (réseau CanVECTOR) où elle codirige les activités d'une centaine de chercheurs et de professionnels. À elle seule, la gestion de l'organisme exige beaucoup de son temps.

Et l'avenir  ?

Quand on lui parle d'avenir, Dre Kahn parle encore de ses travaux de recherche qui permettront d'améliorer les traitements aux patients. Aujourd'hui, outre la prévention des thromboses, elle étudie les médicaments qui agissent comme pulvérisateurs de caillots et les agents dits de nettoyage veineux, ainsi que les nouvelles approches interventionnelles. Mais verra-t-on un jour la fin des thromboses  ? Sa réponse est sans équivoque  : «  Tant que l'Homme marchera et qu'il restera debout, nous ne verrons jamais la fin des thromboses. La distance que le sang doit parcourir dans son organisme et l'effet de la gravité apporteront toujours leur lot de problèmes circulatoires. Ce qui changera avec les années, ce sera notre rapidité à poser un diagnostic et à intervenir ainsi que notre compréhension des risques et des complications qui sont associés aux thromboses.  »