Grands noms de la médecine au Québec

Un «  SP »écialiste d'exception

Rien n'avait préparé Jack Antel à devenir l'homme qui est notre grand nom de la médecine dans ce numéro. Aussi surprenant que cela puisse paraître, tout au long de sa vie et de son imposante carrière, Jack Antel n'a jamais rien planifié. Jamais  ! Pas même de devenir médecin. Il s'est fié au destin, qui l'a manifestement bien servi.

Né à Winnipeg, notre grand nom fut un enfant normal à tous points de vue. Un jour, le directeur de son école secondaire a convoqué une réunion de tous les étudiants et leur a dit que ce serait magnifique si certains d'entre eux étaient amenés à poursuivre leurs études et à viser une formation universitaire en dehors du Manitoba. Une telle réalisation, d'ajouter le directeur, ferait la fierté de l'établissement et donnerait confiance à la génération montante d'étudiants. Le directeur en question (qui est devenu politicien par la suite !) avait des «  contacts  » personnels à l'Université McGill et la suggéra à Jack, en sachant qu'avec ses résultats académiques, il obtiendrait certainement une bourse. Ce fut un excellent conseil  ! Montréal, une toute première destination à laquelle Jack Antel n'avait jamais pensé...

Jack Antel ne savait pas, à l'époque, quelle profession choisir. Il décida donc de suivre l'exemple de son père et de devenir comptable. Entre-temps, un ami de la famille Antel, Dr Maurice Victor, qui était un neurologue réputé à Cleveland, convainquit Jack de changer d'orientation et de choisir la médecine (et pourquoi pas la neurologie  ?). Non seulement c'est ce qu'il fit, mais, en sortant de l'école de médecine, il effectua sa résidence en neurologie et en neuropathologie avec Dr Victor au Cleveland Metropolitan General Hospital. La médecine était bien le bon choix pour lui.

Quand il parle de son séjour à l'université, Dr Antel est fasciné par tous les experts en médecine avec lesquels il a travaillé et de qui il a appris tant de choses. Il a eu l'occasion d'être désigné pour travailler comme interne avec Dr Phil Gold en immunologie. Cette expérience l'a amené à envisager une bourse en neuroimmunologie. Une fois de plus, Dr Victor, l'ami de la famille qui fut son premier mentor, le dirigea (littéralement  !) vers ce qui était appelé le «  système de Harvard  », ce qui l'amena au Massachusetts General Hospital, à Boston, sous la supervision du Dr Barry Arnason. C'était une occasion à ne pas manquer. Son nouveau patron était également originaire de Winnipeg.

Dr  Antel pensait que Boston serait son avant-dernière destination, la dernière le ramenant à Winnipeg, sa ville natale. Mais Dr Arnason en décida autrement lorsqu'il accepta le poste de directeur du service de neurologie dans un hôpital de Chicago. Au lieu de laisser son protégé terminer sa bourse à Boston, il lui offrit un poste à temps plein en neurologie dans la cité des grands vents ; une offre que Dr Antel accepta avec joie.

Rétrospectivement, c'est une bonne chose que Jack Antel n'ait jamais vraiment planifié son avenir. Il était d'une flexibilité incroyable et pouvait déménager lorsqu'une occasion intéressante se présentait. Mais cette flexibilité n'était pas sans problème, car il était marié et avait des enfants. «  Ma femme et moi avons souvent déménagé. Nos enfants sont tous nés aux États-Unis, chacun dans une ville et dans un état différents  », confie-t-il.

Tout au long de ses études, il a apprécié l'aide et les bons conseils qui lui ont été donnés par tous ceux qu'il appelle ses mentors. Certains étaient des amis, tandis que d'autres étaient des spécialistes qu'il a rencontrés pendant cette période.

Après avoir passé dix ans à Chicago comme professeur et neurologue clinique, Dr Antel fut recruté par l'Institut neurologique de Montréal (INM) pour y devenir neurologue en chef. C'était une occasion fantastique pour lui, même s'il aimait Chicago et qu'il y avait des projets. «  Mes années à Chicago furent vraiment stimulantes. Par contre, l'INM avait une réputation internationale et disposait de ressources cliniques et de recherche exceptionnelles.  »

L'Institut voulait créer un tout nouveau programme sur la sclérose en plaques (SP). Dr Antel se vit offrir la chance d'organiser les choses comme il l'entendait et de recruter trois personnes avec lesquelles il désirait travailler, quelle que soit leur spécialité ou leur sphère d'activité. Un collègue de Chicago, Neil Cashman, fut l'un de ceux qui acceptèrent de le suivre à Montréal.
Lorsque la communauté médicale et académique apprit que Dr Antel serait de retour à Montréal pour remettre sur pied la clinique de SP de McGill, Dr Pierre Duquette, qui était le responsable de la clinique de SP de l'Hôpital Notre-Dame, lui fit une offre intéressante.

Pourquoi ne pas unir leurs forces et travailler sur des projets spécifiques, bien que situés dans des cliniques, des hôpitaux et des universités différents  ? Cette entreprise conjointe facilita l'obtention des budgets requis, réduisit le fardeau administratif de suivi des fonds promis, et fournit le cadre clinique ainsi que les cas nécessaires à leur travail. Cette collaboration continue mena à un grand nombre de développements dans le domaine. Elle démontra également la force des échanges et des alliances interuniversitaires, qui facilitent la publication d'articles scientifiques, la recherche de fonds, etc.

Quand Dr Antel arriva à Montréal en 1986, il eut un coup de chance. À l'INM, son bureau était situé juste à côté du Service de neurochirurgie. Curieux d'observer ses «  voisins de bureau  » à l'œuvre, il vit de ses propres yeux la recherche sur l'épilepsie et son traitement, qui ont fait la réputation de l'INM. À cette époque, l'épilepsie qui ne répondait pas aux médicaments était traitée par chirurgie afin d'enlever la partie du cerveau qui présentait des dysfonctionnements. De cette façon, l'équipe de recherche pouvait analyser les tissus cérébraux à fond pour mieux comprendre l'épilepsie. Dr Antel pensait que si la chirurgie du cerveau pouvait fournir plus d'informations sur l'épilepsie, elle pourrait probablement également aider la recherche sur d'autres maladies.

Comprendre la SP  : une vocation

Dr Antel apprit beaucoup de choses sur l'immunologie pendant ses premières années de formation à l'Hôpital général de Montréal. La sclérose en plaques était pour lui une connexion naturelle entre la neurologie et l'immunologie. En tant que neurologue, il était fasciné par ses observations de la réaction neuroimmunologique. À partir de là, une multitude de questions ressortirent de sa pratique médicale. Quelle partie de la SP était due au système immunitaire proprement dit ? Quelle était la cause des effets neurologiques ? Y avait-il un lien entre le système immunitaire et le cerveau  ?

Dr Antel explique qu'à l'époque les chercheurs pensaient que le système immunitaire contribuait au développement de la maladie. Selon lui, il n'était pas clair s'il s'agissait d'une infection ou d'une réaction à un virus. La recherche fut dirigée vers le système immunitaire pour vérifier de quoi il s'agissait. «  Quand j'ai commencé, nous comprenions à peine la SP. Il n'y avait aucun traitement ni aucun moyen de diagnostiquer la maladie avant un certain stade.

Nous travaillions avec les moyens du bord et n'avions pas beaucoup de données ni d'outils. Après quelques années, du nouveau matériel médical, comme les appareils d'IRM, est apparu. Ce fut une révolution dans le domaine médical. Nous pouvions voir la maladie et commencer à chercher des explications. Les premiers traitements virent le jour vers le milieu des années 1980, lorsque de nouvelles techniques immunologiques démontrèrent que, si l'on traitait le système immunitaire, on pouvait traiter la SP. Et, vers la fin des années 1980, la technologie moléculaire devint disponible. Chaque fois que la technologie fait un bond, la recherche en fait un, et c'est enthousiasmant », déclare-t-il. Avec le recul, il dit avoir été chanceux d'avoir été au bon endroit au bon moment. «  Quand cela s'est produit, nous avons eu l'impulsion nécessaire pour nous rendre là où nous le voulions  !  »

La recherche principale sur la sclérose en plaques du Dr Antel se rapporte aux interactions entre le système immunitaire et le cerveau. Elle couvre l'étude des propriétés des cellules du cerveau humain et de leurs effets sur le système immunitaire, et inversement. Avec l'aide de son équipe et celle de ses «  voisins de bureau en chirurgie  », sa recherche a étendu la compréhension des cellules immunitaires ainsi que des cellules cérébrales elles-mêmes. Grâce à une quantité suffisante de tissu cérébral, une partie de sa recherche de base en laboratoire portait sur les cellules qui produisent de la myéline. Une autre partie s'intéressait aux cellules gliales et étudiait leur contribution à l'endommagement ou à la réparation des cellules du cerveau.

Le premier projet de recherche du Dr Antel s'est concentré sur les lymphocytes T régulateurs. Vers le milieu des années 1980, le travail sur ce sujet a été interrompu en grande partie parce qu'on pensait que ces cellules ne pouvaient pas être identifiées convenablement et que ce n'était pas un axe de recherche important. Dix ans plus tard, de nouvelles molécules furent identifiées et démontrèrent l'importance de ces lymphocytes T.

Une cure pour la SP  : le prochain objectif

Même si notre compréhension de la SP a fait un bond en avant, il reste beaucoup à faire selon Dr Antel. «  Nous avons probablement déjà fait le plus facile. La partie difficile de la recherche reste à faire. Nous pensions auparavant que, si le système immunitaire pouvait être contrôlé, il en serait de même de la maladie. En réalité, certaines personnes développent quand même d'autres déficits neurologiques  : il s'agit de SP secondaire ou progressive. Nous aimerions savoir comment réparer le cerveau. Nous voulons savoir ce qui se passe dans le cerveau lui-même, pas seulement dans le système immunitaire. Et nous ne savons toujours pas comment prévenir la SP  », explique-t-il. Beaucoup de travail attend Dr Antel et son équipe.

Maintenant que la technologie devient plus sophistiquée et plus coûteuse, seulement un nombre limité de centres de recherche seront en mesure de poursuivre le travail. Dr Antel pense que des entreprises conjointes verront le jour pour réunir le financement nécessaire et pour permettre le recrutement. «  La région de Montréal compte de grandes ressources. L'Institut neurologique est un modèle de grand centre de recherche  », dit-il.

Expliquer la SP  : la réalisation de toute une vie

Tout au long de sa carrière en travail clinique, académique et de recherche, Dr Antel a été impliqué dans des organisations professionnelles internationales. Il a siégé comme membre de divers comités de rédaction ou de révision académique et est actuellement éditeur pour les Amériques du Multiple Sclerosis Journal. En 2004, il a accepté la présidence de l'International Society of Neuroimmunology et, en 2016, il sera président de l'American Committee for Treatment and Research in Multiple Sclerosis. Avec son équipe, Dr Antel a publié 400 articles scientifiques et éditoriaux, plus de 60 livres et revues et a donné des centaines de présentations dans le monde entier. En 2005, Dr Antel a reçu le prestigieux prix John Dystel pour la recherche sur la sclérose en plaques de l'American Academy of Neurology et de la National MS Society en reconnaissance de sa contribution exceptionnelle à la compréhension, au traitement et à la prévention de la sclérose en plaques.