Grands noms de la médecine au Québec

Voir grand dans l'infiniment petit

Tout semblait la destiner à la médecine ; mais, toute jeune, notre grand nom, Isabelle Brunette, en avait décidé autrement, sans pour autant savoir où la vie la mènerait. Ses parents étaient tous deux médecins  : son père était ophtalmologiste, sa mère, néphrologue pédiatre et clinicienne chercheure. Jeune fille, Isabelle aspirait toutefois à autre chose, toujours du côté des sciences.

Enfant, lors des soupers familiaux, elle entendait ses parents discuter de cas, de situations cliniques ou de problèmes vécus à l'hôpital. Elle accompagnait souvent l'un de ses parents au travail le samedi matin, non pas pour la science, mais pour le grand tableau noir avec ses craies de couleur dans la salle où elle attendait que la visite soit terminée. Pour elle, la médecine, c'était à la fois la vie normale et un jeu. Pas surprenant qu'elle aimait jouer au docteur… à condition bien entendu que ce soit elle qui porte le sarrau. Avec des boîtes vides rapportées de l'hôpital et les petits amis du quartier, elle réinventait le jeu et créait une mise en scène s'inspirant de la réalité.

Puis, comparant l'esprit de synthèse, instinctif et cartésien de sa mère à l'approche plus clinique et chirurgicale de son père, elle se rend compte qu'il y a plusieurs profils de médecins, plusieurs approches médicales, et divers aspects à la science. Commence alors une réflexion qui la mènera en médecine. Ensuite, elle verrait où tout cela la conduirait, mais hors de question pour elle de faire de la recherche.

Au fil de son cursus, elle se rend compte qu'elle aime l'ophtalmologie  : «  l'osmose parentale a dû faire effet », taquine-t-elle. Elle s'y sentait bien, la terminologie ne l'étonnait plus, c'était normal. «  Mais, j'aurais aussi bien pu devenir interniste, gynécologue obstétricienne, chirurgienne ou psychiatre, parce que chacune de ces spécialités m'a plu à sa manière  », s'empresse-t-elle d'ajouter. La chirurgie fine et délicate, le plaisir de redonner la vue, la précision des observations cliniques très visuelles et le lien étroit avec la médecine interne (microbiologie, neurologie, endocrinologie) sont autant de facettes qui l'ont attirée vers l'ophtalmologie et qui la passionnent encore aujourd'hui.

Diplômée de l'Université de Montréal (biologie en 1978, médecine en 1984 et ophtalmologie en 1987), Dre Brunette poursuit ses études par deux formations complémentaires en «  cornée  ». Elle effectue un premier fellowship à la clinique Mayo de Rochester, au Minnesota, sous la supervision de Dr William Bourne, surnommé le père de l'endothélium cornéen et qui, à l'époque, s'intéressait à la cryopréservation des cornées en vue de la greffe. Il s'agit de son premier contact avec la recherche.

Pendant sa résidence, à l'Hôpital Maisonneuve-Rosemont (HMR), elle avait été fascinée par la banque de cornées congelées mise sur pied par Dr Michel Mathieu. «  Tout le monde aimait Dr Mathieu. Il était très charismatique, si bien qu'on ne lui refusait pas le don des cornées d'un proche décédé, afin de redonner la vue à quelqu'un d'autre dans le besoin. Avec les années, face à un surplus de cornées, Dr Mathieu avait décidé de les congeler pour ne pas les perdre  », explique-t-elle. Quelques années plus tard, la demande s'étant accrue, les listes d'attente pour greffe de cornée se sont mises à allonger, si bien que les cornéologues ont commencé à greffer ces cornées congelées, avec de bons résultats. L'équipe constate cependant qu'elle manque de connaissances sur la cryopréservation. Le premier fellowship de Dre Brunette lui permet alors d'aller chercher cette expertise afin de tirer le meilleur parti possible de cette banque unique et inusitée.

Dre Brunette aime parler à la blague, mais toujours avec respect, du Mayo way, là où les patients venaient de partout pour se faire soigner et où les fellows devaient porter le costume complet, le port du sarrau étant réservé aux seuls travaux de laboratoire.

Son deuxième fellowship à l'Université Emory (Atlanta, GA) est tout aussi intense, mais différent, très clinique et très chirurgical ; les reconstructions du segment antérieur de l'œil, les greffes de cornées chez l'enfant et l'évaluation de technologies avant-gardistes y sont courantes. C'est aussi à Atlanta qu'elle apprend à diriger une recherche clinique multicentrique selon les règles de l'art, avec les Drs GO. Waring III et RD Stulting, des leaders à l'échelle internationale dont elle parle encore avec une profonde reconnaissance.

Au retour, commence l'aventure

De retour à Montréal, le travail clinique ne manque pas à l'HMR, mais aussi à l'Hôpital Royal Victoria en tant que membre associé, tout en effectuant des remplacements à l'Hôtel-Dieu de Montréal. Elle gravit les échelons en enseignement au Département d'ophtalmologie de l'Université de Montréal.

Elle entreprend, avec un collègue cornéologue à l'HMR, une revue rétrospective des greffes de cornées congelées, confirmant ainsi leur viabilité. Les listes d'attente pour greffes étant encore bien longues, toutes les cornées accumulées au congélateur au fil des ans sont alors greffées.

La nouvelle cornéologue a maintenant la piqûre de la recherche. Les débuts ne sont pas toujours faciles, jeune maman de deux jeunes enfants, seule chercheure au département, avec la clinique et l'enseignement. Ses résultats préliminaires obtenus grâce au soutien de la Fondation de la Banque d'yeux du Québec lui permettent alors d'obtenir ses premières bourses et subventions de recherche.

Les outils de travail se modernisent à grande vitesse. Le laser fait son entrée et supplante les techniques courantes. Dre Brunette se consacre à la recherche sur la nouvelle technologie de la kératectomie photoréfractive par laser excimère pour corriger la myopie. Elle monte une équipe multicentrique formée de plusieurs cornéologues en chirurgie réfractive pour évaluer l'impact de l'ablation laser sur la qualité optique de l'œil. Elle se penche sur la sécurité et l'absence de phototoxicité associée à la technique. Les projets de recherche sont nombreux, la technologie avance très vite. Après le laser excimère, le laser femtoseconde fait son apparition, toujours plus rapide et plus précis. Ses travaux évoluent en collaboration avec les chercheurs en photonique et en lasers ultrarapides de l'INRS. Elle découvre alors la recherche multidisciplinaire, celle où chacun pousse ses connaissances à la limite de son domaine, pour qu'ensemble on arrive à une réponse. Ses travaux se concentrent alors sur l'amélioration de la greffe de cornée. Puis, la rencontre de l'équipe du Laboratoire d'organogenèse expérimentale (LOEX) de l'Université Laval ouvre la voie de la reconstruction des cornées humaines par génie tissulaire, pour les chances de succès des greffes de cornées humaines.

En quelques années, elle a collaboré à plus de 75 projets de recherche subventionnés, publié près d'une centaine d'articles scientifiques, la plupart en recherche fondamentale, participé à des conférences ou fait des présentations lors de plusieurs centaines de congrès internationaux, de journées scientifiques et d'ateliers de pairs, sans oublier l'organisation de nombreux colloques et congrès, l'enseignement et l'accompagnement de chercheurs et d'étudiants aux cycles supérieurs.

En 1995, elle devient directrice de l'axe de recherche «  Nouvelles technologies  » du Réseau de recherche en santé de la vision du Fonds de recherche Santé Québec (FRSQ), devenu aujourd'hui le Fonds de recherche du Québec – Santé (FRQ-S). En 2011, elle est nommée présidente du comité aviseur de l'Institut des neurosciences, de la santé mentale et des toxicomanies aux Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC). Et depuis 2011, elle dirige à la fois le Réseau de recherche en santé de la vision, l'un des Réseaux thématiques du FRQ-S, et l'Axe de recherche en santé de la vision du Centre de recherche de l'HMR. Elle aime l'administration de la recherche, parce que ça lui permet de valoriser et de faire avancer la recherche.

Petit, mais si grand

«  L'œil est le reflet du corps humain. La rétine nous offre une vue panoramique et dynamique des artères, des veines, des nerfs et des photorécepteurs. On peut voir dans l'œil ce qui ne va pas dans le corps, comme le diabète, par exemple. C'est un modèle extraordinaire  », affirme sans hésiter Dre Brunette.

La plus belle des spécialités

L'ophtalmologie est pour elle l'une des plus belles spécialités. La transparence des milieux est unique dans le corps humain et c'est ce qui explique le foisonnement d'outils diagnostiques et thérapeutiques basés sur l'imagerie et les lasers. «  C'était si excitant, on pouvait couper avec de plus en plus de précision, à l'échelle du micron. La technologie évoluait si vite, qu'à chaque retour de congé de maternité, je devais réapprendre de nouvelles techniques avec de nouveaux outils toujours plus performants  », nous a-t-elle expliqué.

En tant que clinicienne, les travaux de Dre Brunette lui ont toujours été inspirés par ses patients. Tout au long de sa carrière, elle se penche sur les limites des traitements disponibles et sur les façons d'améliorer le pronostic et la qualité de vie de ses patients.

La greffe de cornée était traditionnellement la seule façon acceptée de remplacer une cornée malade. Le génie tissulaire a permis de mieux comprendre qu'il était possible de reconstruire certaines couches tissulaires en laboratoire et de les greffer pour redonner à la cornée sa fonctionnalité, ce qui n'avait jamais été fait auparavant. Avec ses collègues du LOEX, elle s'attaque à l'un des plus grands responsables de la greffe de cornée en Amérique du Nord  : la dystrophie de Fuchs. Les patients atteints de cette maladie n'avaient jusque-là pas d'autres choix que la greffe de cornée, sinon, ils étaient voués à la cécité. Or, certaines avenues de réhabilitation de cette cornée malade se dessinent à l'horizon. À son grand étonnement, Dre Brunette a remarqué que les cellules de cornées malades, une fois réhabilitées par génie tissulaire, puis transplantées chez l'animal, s'avèrent plus performantes dans l'œil de l'animal que dans celui du patient chez qui elles avaient été prélevées. La culture de cellules endogènes de la cornée du patient mise au point au LOEX donne l'espoir que dans un futur rapproché, cette maladie puisse être traitée, peut-être même un jour par une simple injection. Ces travaux sont toujours en cours et vont bon train.

Dre Brunette fait maintenant équipe avec May Griffith, Ph. D., une biologiste cellulaire de renommée mondiale dans le domaine des biomatériaux. Leurs travaux portent sur le développement de cornées biosynthétiques. Celles-ci sont acellulaires au moment de la greffe, mais leur composition est si favorable qu'elle stimule la régénération d'une cornée normale et transparente par les propres cellules et nerfs du receveur. Ces travaux sont synonymes d'espoir pour des millions de personnes dans le monde avec une cornée aveugle. Les deux sommités espèrent pouvoir aider le plus de gens possible, en commençant par les populations de l'Inde où se trouve l'un des principaux
collaborateurs de Dre Griffith.