Grands noms de la médecine au Québec

Pour ne jamais oublier

Lorsqu'il était jeune, Serge Gauthier, aujourd'hui neurologue à l'Institut universitaire de santé mentale Douglas, se souvient qu'il avait le profil, les résultats scolaires et les aptitudes requises pour devenir médecin. Pourtant, il affirme n'avoir qu'exaucé le souhait de sa mère qui espérait un médecin dans la famille. D'ailleurs, elle-même aurait fait un excellent médecin ; mais, à cette époque, les femmes n'avaient pas autant de «  chances  » que leurs contemporains. Il se souvient aussi des grandes rencontres familiales au cours desquelles il ne se lassait pas d'écouter les sérieuses conversations de son oncle, un pathologiste chercheur.

Après son baccalauréat en biochimie, il opte pour la médecine et obtient son diplôme à 24 ans. Puis, il s'inscrit sans attendre en neurologie à McGill. Un choix tout naturel qui lui rappelle ces moments où il accompagnait un proche chez le neurologue. C'est d'ailleurs à cette occasion qu'il a fait la connaissance du Dr Francis McNaughton, qui deviendra par la suite son mentor et lui inculquera les rudiments d'une communication chaleureuse avec le patient et le goût de pratiquer une médecine empreinte d'empathie.

Dr Gauthier décide ensuite de suivre une formation complémentaire en neurochimie au Allen Memorial Institute. Un poste s'ouvre à l'Institut et hôpital neurologiques de Montréal et il tente sa chance. Avec succès. Ses premières années de clinique sont chargées et passionnantes  : il partage son temps entre l'enseignement universitaire, la consultation, divers comités intra et extrahospitaliers, ses activités de recherche et l'administration du département. Il veut faire avancer les connaissances sur le cerveau et ses maladies et trouver comment guérir tous ses patients ; mais, pour y arriver, il faut poursuivre les activités de recherche.

Dans le cadre de ses activités cliniques, Dr Gauthier traite des cas d'Alzheimer, une maladie découverte en 1906 et alors peu connue. On sait aujourd'hui que la maladie d'Alzheimer se présente sous plusieurs formes. Avant 50 ans, on parle de la forme familiale de la maladie puisqu'elle est d'origine génétique, le gène dominant étant transmis avant la naissance. Une autre forme de la maladie se manifeste entre 60 et 70 ans. Elle est, elle aussi, d'origine génétique ; le gène transmis (sa découverte a été faite simultanément à Montréal et à New York, mais le crédit en est revenu à l'équipe américaine) étant récessif. Finalement, après 80 ans, seul le facteur vieillesse explique le développement de la maladie, qui atteint une personne sur trois.

Sur la piste de l'Alzheimer

Une patiente changera le cours de sa carrière. «  Cette femme de 33 ans était atteinte de la forme familiale de la maladie d'Alzheimer. Je me souviens de notre première rencontre. Venant de Trois-Rivières, accompagnée de ses deux adolescents et de son mari, elle est arrivée à mon bureau avec une heure de retard. J'ai rapidement compris les difficultés qu'elle et sa famille devaient à sa maladie et je me suis juré de trouver un moyen de l'aider, elle, et d'autres personnes atteintes d'Alzheimer.  »

Comble du hasard, il rencontre un collègue psychiatre qui vient de recevoir un baril de lécithine, un produit naturel qui, disait-on, aurait des effets positifs sur la mémoire, à l'image de ce qu'était la L-dopa pour le Parkinson. Le moment était donc tout indiqué pour entreprendre des recherches sur la lécithine et d'autres molécules, sur la progression de la maladie, etc. Au fil des ans, les études cliniques multicentriques se sont succédé. Les travaux de Dr Gauthier et l'expertise de son équipe ayant été rapidement reconnus sur la scène internationale, il est invité à participer aux grandes études internationales.

On savait déjà que l'athérosclérose cérébrale était le principal facteur de risque de l'Alzheimer. Ce n'est qu'en 1980 que des études britanniques ont montré qu'un déficit en acétylcholine y était aussi associé. Pendant une dizaine d'années à Montréal, Dr Gauthier et son équipe ont multiplié les études et essais cliniques sur les inhibiteurs de l'acétylcholinestérase. L'équipe a participé à l'élaboration des lignes de pratique pour ces médicaments.

Dr Gauthier a poursuivi ses travaux en étudiant aussi les effets des molécules qui diminuent la quantité de plaques de protéines ß-amyloïdes, ainsi que des inhibiteurs de l'agrégation des protéines tau qui s'accumulent dans les cellules nerveuses. «  Notre centre a testé le bleu de méthylène modifié contre la protéine tau hyperphosphorylée. Nous avons fait de nombreux essais à différentes doses avec des bons coups et des erreurs. Aujourd'hui, je reprendrais cette recherche avec un groupe placebo, ce que nous n'avions pas fait la première fois  », explique-t-il en ajoutant qu'en recherche, tout est question de patience. Dr Gauthier est d'avis que ce sont les grandes collaborations qui font avancer les connaissances, mais pour tous les grands sujets de recherche, l'interdisciplinarité, la collaboration, l'échange et le partage d'information permettent d'accélérer les travaux.

L'imagerie change tout

Rapidement, Dr Gauthier se rend compte que la seule façon de constater l'effet de ces molécules est de pouvoir les observer à l'aide de la neuroimagerie. Au début, la technique en est encore à ses balbutiements et les résultats ne sont pas probants. Aujourd'hui, la technique a fait ses preuves et est largement utilisée ; la recherche en a d'autant évolué. «  Nous avons récemment publié les premières images des cellules cholinergiques du cerveau, ce qu'on essayait de faire il y a 20 ans  », dit-il en parlant de l'étude publiée dans Molecular Psychiatry (2017;22 :306-11).

Aujourd'hui, Dr Gauthier travaille sur un projet de recherche portant sur l'analyse des interactions neurologiques dues aux protéines ß-amyloïdes et aux protéines tau à l'aide des techniques de tomographie (TEP). Beaucoup de personnes se sont portées volontaires pour cette étude. Elles ont plus de 60 ans, n'ont pas de problèmes de mémoire, mais ont des inquiétudes sur une possible perte de mémoire ou sur le développement de la maladie avec les années. Dr Gauthier est d'avis que la prochaine génération des techniques d'imagerie permettra de personnaliser les traitements grâce à un dépistage ciblé.

Du dépistage à la personnalisation des soins

La courbe des progrès sur la recherche en Alzheimer est exponentielle, mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres. La génétique permet aujourd'hui de dépister le gène de l'Alzheimer. Or, ce gène pouvant modifier la réponse au traitement, il faut nécessairement procéder à son dépistage avant de se lancer dans des études à répartition aléatoire. À l'heure actuelle, pour protéger les données personnelles des patients, l'information obtenue est consignée au dossier de recherche et non dans leur dossier médical.

Même s'il reste beaucoup à faire, Dr Gauthier est très optimiste : «  Dernièrement, nous avons fait des triples TEP scans. Cette façon de procéder nous permet de personnaliser les diagnostics biologiques de la maladie chez des sujets à risque ou qui ont des symptômes légers de la maladie  ». De plus, depuis trois ans, en collaboration avec des chercheurs de St. Louis (Missouri), il effectue des essais cliniques sur les jeunes patients atteints d'Alzheimer familial. Pour avoir un bassin intéressant de sujets, il a invité des gens de toutes les régions du Québec et de l'Ontario à s'inscrire à un registre  : il peut alors leur proposer de participer à des études ou à des traitements préventifs.

L'Alzheimer et les maladies apparentées

Chez une grande partie des patients, l'Alzheimer ne vient pas seul, les personnes âgées présentant aussi des démences vasculaires (ou athérosclérose cérébrale), des démences mixtes, du Parkinson, etc. C'est pourquoi Dr Gauthier a multiplié les recherches pour identifier des liens éventuels avec d'autres maladies. Il a, entre autres, collaboré avec l'équipe du Dr Jacques Montplaisir, du Centre de recherche sur le sommeil et les maladies apparentées, pour voir s'il y avait des liens entre les maladies du sommeil et l'Alzheimer. Cette collaboration lui a permis de faire de l'imagerie médicale et l'EEG pendant le sommeil. Récemment, ils ont entrepris de vérifier si l'apnée du sommeil était un facteur de risque.

D'autres collaborations portent également sur la maladie de Parkinson, souvent concomitante à l'Alzheimer. Les premiers tests biologiques qui identifieront la composante parkinsonienne de l'Alzheimer seront disponibles sous peu et font appel à l'imagerie médicale ou à la ponction lombaire pour détecter dans le liquide céphalorachidien les taux de la protéine α-synucléïne, à l'origine du Parkinson. De plus, la maladie à corps de Lewy, une démence combinant les caractéristiques du Parkinson et celles de l'Alzheimer, est un autre grand sujet de recherche pour lequel ses collègues neurologues du Québec lui envoient leurs patients, sachant que son équipe y travaille et que la réponse thérapeutique de ces patients est particulière.

Avec près de 50 millions de personnes atteintes dans le monde, l'Alzheimer demeure un grand défi.

Et l'avenir  ?

Le monde entier reconnaît la contribution du Dr Gauthier à la recherche ; en plus des prix professionnels, il est chevalier de l'Ordre du Canada et de l'Ordre du Québec. Dr Gauthier sait par ailleurs qu'il doit prendre le temps de bien préparer la relève pour que ses travaux de recherche se poursuivent parce qu'il reste encore beaucoup de travail à faire. Trop de chercheurs sont disparus laissant leurs travaux en plan. Il a aussi fondé le Réseau des cliniques de la mémoire du Québec. Aux deux ans, ce congrès résume l'avancement de la science.

Puis à ses résidents et fellows, il leur parle de l'importance de l'humanisme en médecine. Il veut transmettre le goût de travailler de façon empathique avec les personnes âgées  : il faut les rassurer, leur expliquer franchement et correctement ce qui leur arrive. Dans le contexte culturel montréalais, notamment, il faut parfois modifier les questions et les interprétations, car les patients originaires d'autres cultures que la nôtre peuvent interpréter les choses de façon différente.

Selon Dr Gauthier, la prochaine décennie verra l'avènement de tests qui permettront de traiter les patients atteints d'Alzheimer en fonction de leur profil génétique particulier. Il sera sans doute possible de faire un bilan biologique à un âge donné (par exemple, à 55 ans) et de prédire le risque de développement de la maladie. On pourra aussi donner un traitement préventif adapté et personnalisé aux patients chez qui des marqueurs silencieux seront détectés.

Mais aura-t-on mis au point un traitement pour les personnes atteintes d'Alzheimer  ? Dr Gauthier n'en sait rien et préfère continuer de prescrire les saines habitudes de vie comme moyen de prévention. Il ne peut y avoir de cure miracle pour une maladie aussi complexe et aussi multifactorielle, pas plus qu'un traitement ne peut être mis au point en quelques années seulement.