Grands noms de la médecine au Québec

Redonner le sourire

Le grand nom de la médecine au Québec que nous présentons dans ce numéro préférerait que l'on taise son nom tout au long de cet article tant elle n'aime pas être mise au premier plan ni recevoir d'attention spéciale. Mais on ne saurait laisser dans l'ombre un tel modèle… Il s'agit de Dre Louise Caouette-Laberge, chirurgienne plastique pédiatrique au CHU Sainte‑Justine.

Pendant sa jeunesse, notre personnalité aimait les sciences, aimait apprendre. Les rudiments de grec, de latin et de sciences lui plaisaient autant que le sport, puisque cette athlète accomplie adorait le ski, la natation, le tennis et surtout la voile. Elle a d'ailleurs participé à de nombreuses compétitions sportives en tant que membre de l'équipe canadienne de voile de 1973 à 1976. Côté carrière, elle se destinait alors à l'archéologie. «  Pour chercher, trouver et comprendre, dit-elle, mais surtout parce que la connaissance commence par ce que nous ne savons pas de notre passé.  » Mais, elle se voyait aussi travailler dans les pays en voie de développement ; surtout pour aider, pour permettre aux moins nantis de bénéficier de ses connaissances et de son travail, ce que l'archéologie ne permet qu'en partie. Elle a donc décidé de s'inscrire en médecine ; ainsi pourrait-elle donner libre cours à ses grandes passions, tant scientifiques qu'humaines.

La première session universitaire la déçoit et la rebute un peu  : «  Ce n'était que du par cœur et je ne voyais pas à quoi tout ça servirait !  » dit-elle. Mais elle poursuit ses études, y trouvant peu à peu son compte jusqu'au jour où elle doit mettre en application les connaissances qu'elle a apprises par cœur… c'est la révélation  ! Le volet recherche lui plaît, et elle est invitée à choisir une spécialité qui lui permettra de poursuivre divers travaux de recherche clinique. Finalement, elle choisit de se spécialiser en chirurgie dans une université anglophone (McGill), car si elle veut faire de l'aide humanitaire, elle doit d'abord parfaire ses connaissances en anglais. 

Puis, parce que Dre Caouette ne fait pas les choses à moitié, elle continue en chirurgie plastique à l'Université de Montréal, puis une surspécialité en microchirurgie. C'est la réimplantation de membres et les brûlures électriques qui retiennent son intérêt. Savoir qu'on peut réimplanter un membre complet comme une main est, à ses yeux, tout simplement fascinant. À cette époque, la microchirurgie se caractérisait par la miniaturisation de certains appareils et l'ajout de nouvelles technologies. L'avenir allait permettre de faire de grandes choses  ! Une fois son certificat de spécialiste en chirurgie plastique en poche, elle se joint à l'équipe de chirurgie du Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine. Travailler auprès des enfants, que ce soit pour soigner, réparer ou corriger des malformations de naissance lui donne la plus grande satisfaction. 

Dre Caouette-Laberge a tenu à garder une vie équilibrée malgré son importante charge de travail. Il le fallait, car les gardes revenaient parfois aux deux jours et, en présence de toute l'équipe, aux trois jours. Pour comprendre les particularités de cette carrière exigeante, quoi de mieux qu'un conjoint (Dr Jean-Martin Laberge) qui partage le même métier et la même passion  ? Ensemble, ils auront quatre enfants. 

Deux ans après avoir commencé à pratiquer, elle obtient une bourse pour un stage de perfectionnement de trois mois à l'Université de Californie à San Francisco. Puis, elle effectue d'autres stages de formation à Bruxelles et à Paris. Tout ce qu'elle apprend, elle ne tarde pas à en faire profiter ses patients, mais surtout ses pairs, car elle participe activement aux programmes et aux projets de formation médicale continue. 

Un soir d'automne, tandis qu'elle est à la maison avec ses jeunes enfants, sa vie prend un nouveau tournant quand son téléavertisseur lui transmet un code d'urgence. Dre Caouette-Laberge doit se préparer à entrer en salle d'opération où un jeune garçon d'une dizaine d'années dont le bras a été arraché par un tracteur doit arriver d'Acton Vale d'un instant à l'autre. Après des heures au bloc opératoire, le bras du jeune est réimplanté avec succès. Une première dont l'hôpital n'est pas peu fier. Le patient, sauvé, devra suivre une longue rééducation physique avant de retrouver la plupart des fonctions de son bras. 

Cette histoire fait boule de neige, si bien que notre grand nom est propulsé, à son grand étonnement, au centre de l'attention médiatique. Le quotidien La Presse la nommera «  Personnalité de la semaine  », puis les prix se succéderont  : Ordre souverain militaire hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, Croix de Chevalier de Malte, Femme de l'année (du défunt Salon de la femme) et plus encore. Toute cette attention est gênante pour qui clame pourtant n'avoir fait que son travail. 

Transfert de connaissances

Pendant plusieurs années, et jusqu'à tout récemment, Dre Caouette-Laberge cumule travaux scientifiques et fonctions administratives  : chef du service de chirurgie plastique de Sainte-Justine ; directrice de la Clinique des brûlés et de la clinique des fissures labiopalatines ; et présidente du Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens. Elle continue à faire de la recherche (publication d'une centaine d'articles scientifiques, résumés et chapitres de livres), a donné près de 150 présentations et conférences lors de congrès internationaux en plus d'avoir été professeur invité près d'une centaine de fois, sans oublier d'enseigner la chirurgie des fentes labiopalatines en tant que professeur titulaire et directrice du programme de formation en chirurgie plastique à l'Université de Montréal. 

Un autre point tournant de la carrière de Dre Caouette-Laberge se présente tout juste avant la fin du dernier millénaire. Elle effectue alors son premier voyage d'aide humanitaire en Chine, en octobre 1999, avec l'organisation Operation Smile International. Elle récidive l'année suivante, cette fois en Équateur. À compter de 2001, elle participera à deux missions par année, puis trois. Elle se rend notamment au Pérou, aux Philippines, au Mexique et au Maroc. Elle travaille également avec d'autres organisations humanitaires comme Operation Rainbow Canada et Mobilisation Enfants du Monde avant de fonder, en 2006, Mission Sourires d'Afrique (MSA). Chaque mission est importante à ses yeux ; c'est l'occasion de rendre le sourire à un enfant ayant une fente labiopalatine, une malformation congénitale fréquente et qui peut avoir d'importantes répercussions sur l'alimentation, l'élocution, l'estime de soi et même la croissance de l'enfant. Un sourire pour Dre Caouette-Laberge, c'est plus que la beauté ; c'est le signe d'une nouvelle vie qui commence pour cet enfant et pour sa famille. Chaque mission permet aussi de transmettre ses connaissances pour former les équipes médicales locales et de les outiller pour qu'elles puissent continuer les interventions chirurgicales de reconstruction faciale. 

Son organisation, en collaboration avec la Fondation du CHU Sainte‑Justine, s'occupe de tout, de la collecte de fonds à la coordination des activités sur le terrain. Accompagnée de son conjoint, Dre Caouette-Laberge apprécie cette façon de partir en mission. Entourés de leur équipe de bénévoles montréalais, ils passent le plus clair de leur temps à s'occuper du maximum de patients possible. Et s'ils doivent remettre des interventions chirurgicales à une prochaine visite, ils s'assurent que ces enfants sont pris en charge dès leur retour. Ces missions sont au cœur de sa vie et l'une de ses plus grandes fiertés  : voir un enfant sourire… pour la première fois  ! 

Toujours garder une vie équilibrée

La famille est pour Dre Caouette-Laberge synonyme de vie équilibrée. Elle a sept petits-enfants qui occupent ses loisirs et ses sorties familiales. Chaque fois que c'est possible, elle sort son Optimiste, un tout petit bateau à fond plat servant à l'apprentissage des rudiments de la voile, pour le grand bonheur de ses tout-petits. 

Dre Caouette-Laberge a su se bâtir une carrière pouvant s'adapter au temps et à ses profondes aspirations (recherche, enseignement, clinique, travail humanitaire, etc.). Comme elle le dit si bien  : «  La médecine est la plus humaine des sciences. D'ailleurs, ne devrait-elle pas être plutôt une science… humaine au même titre que la philosophie ou la psychologie  ? Parce qu'il est avant tout question de contacts humains en médecine. Certes, la science y occupe une place prépondérante, mais c'est le côté humain qui rend la médecine aussi extraordinaire.  » 

Une profession qui change

Dre Caouette-Laberge n'est plus chef de service et n'a plus de responsabilités médico-administratives, mais elle voit les changements apportés au système de santé d'un œil critique. «  Il est difficile de dire avec certitude comment tout finira. On sent une grande morosité partout autour de nous. Quand on se compare, on reconnaît qu'on a un excellent système de santé, mais quand on regarde la façon dont les choses sont menées, il devient difficile de comprendre… ». Elle sait que les médecins québécois sont des gens de cœur, même de grand cœur. «  Il faut que les médecins aiment ce qu'ils font et qu'ils le fassent bien. J'aime lire des lettres d'opinion écrites par des collègues qui parlent avec passion de leur métier et de leurs patients. Pour moi, c'est ça la médecine. Je n'aime pas voir des membres de notre profession prendre les patients pour des statistiques, ne rechercher que l'équilibre budgétaire, donner priorité à certains services avant d'autres et autres nouvelles règles du genre. Heureusement que je consacre une grande partie de mon temps à des missions humanitaires.  » 

Cependant, les changements ne sont pas tous négatifs. Dre Caouette-Laberge trouve que la génération montante apporte de nouvelles façons de faire. Oui, le rythme de travail a changé ; les nouveaux chirurgiens n'acceptent plus de faire des gardes aux deux ou trois jours comme elle l'a fait longtemps. D'ailleurs, le CHU Sainte-Justine a ajouté des chirurgiens plastiques pour grossir l'équipe en place (d'abord  trois, ils sont aujourd'hui sept chirurgiens). La pratique a, elle aussi, beaucoup évolué.

Dre Caouette-Laberge a toujours fait ce qui lui plaisait… sans attendre ! «  Je ne veux pas avoir de regrets. Alors, pas question de reporter quoi que ce soit à la retraite : la vie, c'est maintenant ou jamais ! » Au moins, une chose est certaine, elle a bien l'intention de faire autant de missions d'aide humanitaire que possible. Quant au rêve de devenir archéologue  ? «  Je n'ai aucun regret. J'aurais probablement vécu ma vie comme je le fais aujourd'hui  : en la vivant à fond  !  » 

La notoriété n'a jamais fait partie des objectifs de Dre Caouette-Laberge. L'humanisme est au cœur de sa vie. Soit dit en passant, elle et son conjoint ont reçu le prix Humanisme du Collège des médecins du Québec en 2013, prix qu'ils ont humblement accepté, évidemment entourés des leurs.