Grands noms de la médecine au Québec

Cogito ergo curatio*

La publication, par l'INSPQ, d'un rapport sur les conséquences économiques liées à l'obésité et à l'embonpoint démontre bien leur fardeau sur notre système de santé. Notre grand nom de la médecine a justement choisi de s'attaquer à cette problématique inquiétante, car l'obésité cause des ravages d'importance puisqu'elle est à la source d'autres pathologies comme le diabète de type 2, l'hypertension, etc. Pourtant, rien ne l'attirait vers ce genre de carrière.

Dominique Garrel aimait réfléchir. Pour comprendre, pour apprécier, pour expliquer. Il aurait aimé devenir philosophe. Pour réfléchir. Et il aurait aimé devenir médecin. Pour agir. Mais en y réfléchissant bien, s'il devenait philosophe, il ne pourrait que réfléchir, tandis que s'il devenait médecin, il pourrait agir… tout en réfléchissant ! En fait, il voulait surtout comprendre pourquoi les gens sont malades et comment faire pour les soigner. Cette préoccupation presque constante de la connaissance était fondamentale chez lui  : en réfléchissant, il pouvait comprendre et… passer à l'action  ! 

Il s'inscrit donc en médecine avec l'intention de devenir médecin de famille. Cependant, sa planification de parcours change lorsqu'il commence à faire de la recherche et qu'il y prend goût  ! Puis, afin d'obtenir un poste de professeur, on lui demande d'aller se former à l'extérieur en diabétologie, ce qu'il accepte avec plaisir. Il passe par Paris, par Nancy, puis par Berkeley en Californie pour parfaire ses connaissances en nutrition et en diabète. Dr Garrel est ravi, car il connaît la recherche, ce qui n'est pas fréquent à ce moment. De retour à Lyon, il n'obtient pas le poste prévu à cause de changements structurels. Il décide donc de retourner aux États-Unis afin de passer les examens requis pour pouvoir y pratiquer. Refusant de baisser les bras, il envoie 150 CV partout en Amérique ; il passe une dizaine d'entrevues et obtient trois offres intéressantes. Mais son CV atterrit aussi sur le bureau d'un ancien collègue parisien, maintenant associé à l'équipe de l'unité des grands brûlés de l'Hôtel-Dieu de Montréal. Cette équipe recherche un endocrinologue spécialisé en nutrition. 

Le travail auprès de grands brûlés n'est pourtant pas dans sa sphère d'activité principale et, ce poste semble temporaire, mais Dr Garrel se sent interpellé. Même s'il n'avait jamais vu de grands brûlés auparavant, ce poste lui permettrait d'approfondir ses recherches sur deux métabolismes, l'énergie et les protéines, fortement perturbés chez ces patients. Il accepte et obtient du financement de la Fondation des pompiers pour les grands brûlés pour constituer un laboratoire de recherche de pointe. Puis, il reçoit des IRSC une somme importante pour constituer une équipe et commencer une étude multicentrique nord-américaine sur la nutrition des grands brulés. Aujourd'hui, avec un financement de plusieurs millions de dollars, l'équipe termine cette étude à l'échelle mondiale.

Dr Garrel, qui croyait initialement que la nutrition n'avait pas une grande incidence sur les grands brûlés, se rend compte rapidement du contraire. Non seulement est-elle importante, elle est primordiale et déterminante dans la guérison des malades. Il décide alors de poursuivre ses activités de recherche fondamentale et s'intéresse à divers mécanismes nutritionnels. L'obésité s'impose rapidement à lui  : «  C'est un secteur d'activité malheureusement délaissé par mes confrères déjà surchargés par le diabète et d'autres affections endocrinologiques  », nous dira-t-il. 

Dr Garrel consacrera une grande partie de sa carrière à la recherche sur l'obésité, déclarée véritable pandémie par l'OMS. Le travail est colossal. Il multiplie les conférences, les cours et les présentations publiques tout en poursuivant ses activités de recherche et de formation pour les professionnels de la santé. Puis, au tournant du siècle, iI devient directeur du Département de nutrition de l'Université de Montréal. Là aussi, les projets sont nombreux. Internet et les réseaux sociaux permettent de diffuser rapidement de l'information, mais donnent aussi aux charlatans l'occasion de vendre du rêve à gros prix et, trop souvent, au détriment de la santé des individus. 

Devant le besoin de donner une information juste et accessible, Dr Garrel crée le Centre de référence francophone sur la nutrition humaine Extenso et le site extenso.org, devenu aujourd'hui la bible sur la nutrition. Il occupe les tribunes pour expliquer les mécanismes en jeu dans l'obésité, d'abord, pour illustrer la complexité du phénomène, puis pour démystifier les croyances populaires et contrer les abus et l'escroquerie. Mais son enthousiasme lui joue des tours  ! Après avoir dénoncé les pratiques abusives d'une entreprise commerciale de perte de poids, celle-ci le poursuit. «  Ce procès a duré dix ans. Je l'ai gagné, même si l'entreprise en a appelé du jugement. Le juge d'appel a clos le dossier en disant  : "Dr Garrel a droit d'appeler un chat, un chat"  », raconte-t-il. 

Après 30 ans de carrière, Dr Garrel fait un virage important  : il prendra sa retraite de la recherche et de l'enseignement en 2016 pour se consacrer au volet clinique en diabète et obésité dans un GMF. Il laisse aux jeunes endocrinologues le soin de poursuivre la recherche et l'enseignement. Et son amour pour la philosophie est resté bien vivant, à tel point où il effectue actuellement des études avec un tuteur. Il aime se pencher sur la pensée dominante, la «  disparition de Dieu  » et les mouvances de société. De quoi cogiter encore longtemps  !

 

* traduction personnelle de Je pense, donc je soigne