Grands noms de la médecine au Québec

La passion viscérale du patient

Constamment sollicité en tant que professeur invité ou conférencier, Dr Fred Saad parcourt le monde depuis plusieurs années. Il participe à des congrès et à d'autres réunions scientifiques, dirige des travaux de recherche et prête main-forte à des collègues dans leurs projets respectifs. Néanmoins, malgré un horaire très chargé, celui qui vient d'être décoré de l'Ordre national du Québec poursuit activement sa carrière clinique et ses nombreux projets de recherche avec autant d'énergie et de passion qu'à la première heure.

L'Association des urologues du Québec vient tout juste de remettre à Dr Fred Saad le prix Jean-Charbonneau, accordé à un urologue ayant marqué de façon significative l'urologie au Québec. Ce prix souligne l'engagement d'un médecin, que ce soit en matière de soins aux patients, d'éducation ou de recherche, ou encore parce qu'il s'est investi dans son association. Cette description correspond en tous points au profil de Dr Saad, qui est titulaire de la Chaire de recherche Raymond Garneau en cancer de la prostate, chercheur au Centre de recherche du Centre hospitalier de l'Université de Montréal, directeur médical du regroupement interdisciplinaire d'urologie oncologique et chef du service d'urologie du CHUM, ainsi que professeur titulaire au Département de chirurgie de l'Université de Montréal. Sans pour autant oublier ses patients : «  Ce sont eux qui donnent du sens à tout ce qu'on fait  !  »

Âgé de huit ans à peine, Fred Saad savait déjà qu'il serait médecin, pendant que ses petits camarades rêvaient de devenir pompiers ou policiers. Parents, amis, professeurs, tous connaissaient son ambition. Ce n'était pourtant pas une affaire de famille : son père était un homme d'affaires, sa mère travaillait comme adjointe administrative. Cette passion ne s'étant jamais estompée, il entre en médecine à l'Université de Montréal à 19 ans et décroche son diplôme en 1985, puis sa certification en urologie en 1990. Il entreprend ensuite une surspécialisation à l'Université Laval avec un pionnier de l'uro-oncologie, Dr Yves Fradet (notre Grand nom de la médecine en mars 2008). Ce dernier lui permet de peaufiner ses connaissances, tant pour le volet de la recherche fondamentale que pour la chirurgie. Il conservera une profonde amitié pour ce mentor, allant même jusqu'à convaincre le jeune Vincent Fradet d'embrasser l'urologie et de suivre les traces de son père.

Dès la fin de son fellowship, Dr Saad entreprend sa carrière à l'Hôpital Notre-Dame – aujourd'hui le Centre hospitalier de l'Université de Montréal – tout en devenant membre du corps professoral de l'Université de Montréal. En 1993, il met sur pied une des premières cliniques multidisciplinaires spécialisées en uro-oncologie en Amérique, une réalisation dont il est très fier.

Le travail, la clé de la réussite

À ses débuts, un de ses supérieurs lui a conseillé de ne pas perdre de temps à faire de la recherche, soutenant que l'essentiel du travail devait être clinique ou chirurgical. Au lieu de le décourager, cette recommandation l'a plutôt fouetté. «  Ce n'est pas parce qu'on s'occupe des patients ou qu'on est chirurgien qu'on ne peut pas aussi réussir en recherche  !  » s'exclame-t-il. L'objectif de la recherche n'est-il pas de faire avancer les connaissances pour, ultimement, mieux soigner les patients  ?

Lors de notre entretien, Dr Saad revenait d'un congrès au Brésil, puis d'un passage en France où, à titre de professeur invité, il avait visité cinq grands centres de cancérologie en autant de villes. Quelques jours après son retour au pays, il s'apprêtait déjà à reprendre l'avion, cette fois en direction de l'Allemagne. Il dit que le mois d'octobre 2018 a été l'un des plus occupés qu'il ait connu à ce jour, et qu'il commence à ressentir la fatigue des déplacements par avion et par train. Pourtant, chacune des visites effectuées, chacune des rencontres avec des confrères ou des collaborateurs le ragaillardit et lui insuffle l'énergie nécessaire pour poursuivre ses projets de recherche.

Partout, on lui demande d'expliquer pourquoi ses projets cumulent les réussites et de révéler ses secrets pour bien structurer ses programmes. Selon Dr Saad, le succès vient avec beaucoup de labeur, de persévérance et de collaboration. Et il constate avec plaisir que les recherches effectuées ici ont une portée considérable de par le monde : «  C'est au Canada qu'il se fait le plus de recherche en cancer de la prostate, davantage que proportionnellement à la taille de la population. La collaboration entre les divers acteurs est exceptionnelle.  » 

L'avancement des connaissances

Conscient du travail requis pour faire progresser l'ensemble de sa profession, Dr Saad s'investit activement. Dès 1995, il accepte de diriger le comité de développement professionnel continu (DPC) de l'Association des urologues du Québec (AUQ). Il y fait preuve d'innovation : c'est une des premières associations à accréditer ses activités de DPC, un modèle qui sera suivi par plusieurs associations des autres spécialités. En 2001, conscient des enjeux entourant l'urologie, il devient président de l'AUQ. Déjà, le Québec se démarquait des autres provinces par la rigueur de ses actions quant au développement des connaissances ainsi qu'à la standardisation et à l'organisation des services et des traitements pour les patients. Cette différence, Dr Saad la constate encore aujourd'hui, alors qu'il est président de l'Association canadienne d'urologie, depuis le printemps dernier. Ses confrères envient le fonctionnement québécois, dans lequel l'urologie est représentée par une association spécialisée, ce qui n'existe nulle part ailleurs au Canada.

«  Nous envoyons aussi de jeunes urologues visiter des centres, notamment en Europe et aux États-Unis, et eux viennent nous rendre visite. Ces échanges sont fructueux, car ils leur permettent d'apprendre les uns des autres  », soutient Dr Saad.

Des projets à profusion

Dr Saad mène plusieurs projets de front, tant en recherche fondamentale qu'en recherche clinique. Il est bien sûr entouré de chercheurs chevronnés, mais aussi d'une relève particulièrement motivée. «  En laboratoire, c'est passionnant de voir des jeunes travailler spécifiquement sur le cancer de la prostate.  »

Depuis plus de 25 ans, il travaille entre autres sur des biomarqueurs de prédiction. Grâce à une biobanque qu'il a fondée, constituée de tissus et de sang prélevés sur des patients il y a longtemps, et dont on connaît forcément l'issue de la maladie, il sera un jour possible d'aller au-delà du diagnostic et de prédire ce qu'il va arriver, si un patient est traité ou non dès que le diagnostic est établi. «  Un des sujets controversés de l'heure  », souligne Dr Saad.

Un autre projet mené en étroite collaboration avec des ingénieurs de Polytechnique Montréal a permis de concevoir un outil visant à tester des tissus pour savoir si un cancer est résistant ou sensible à tel ou tel traitement. Il sera éventuellement possible de cibler les traitements appropriés. «  Personnaliser le traitement, c'est vraiment l'avenir, estime Dr Saad. Parfois, ça peut coûter la vie du patient que de perdre des mois à voir si un traitement est bon ou pas pour lui.  »

L'amélioration de l'efficacité des traitements actuellement disponibles, l'introduction de la diète et de l'exercice utilisés au même titre qu'un médicament, un vaccin oncolytique contre le cancer de la prostate et le soutien des infrastructures dans les centres de recherche sur le cancer ne sont que quelques autres exemples des préoccupations du Dr Saad au quotidien. Il a développé des liens qui favorisent les échanges à l'international, si bien qu'il a collaboré à la découverte de presque toutes les nouvelles thérapeutiques utilisées en cancer de la prostate des 20 dernières années. Ces collaborations ont mené à des publications importantes et si nombreuses qu'il compte parmi les scientifiques les plus cités dans le monde.

Transmettre les connaissances…
pour le bien-être du patient

Dr Saad fait office de mentor pour plusieurs urologues qui, comme lui, veulent faire avancer les connaissances sur le cancer de la prostate. C'est aussi un professeur passionné qui veut transmettre ses connaissances et sa passion aux étudiants et aux résidents qu'il encadre.

Ce qu'il espère par-dessus tout, c'est réussir à partager sa passion avec les jeunes urologues et les futurs urologues. «  J'essaie de leur montrer qu'on a beau avoir toutes les connaissances, on apprend chaque fois qu'on parle à un patient. Il suffit de mettre notre stylo ou notre ordinateur de côté et de le regarder dans les yeux. De l'écouter. C'est tellement important  ! Nous sommes privilégiés d'avoir cette possibilité d'entrer de façon aussi intime dans la vie des patients.  »

Deux souhaits

Si Dr Saad avait un souhait à formuler, ce serait qu'on soit enfin capables de mieux comprendre le cancer de la prostate. Il juge qu'il se dépense beaucoup d'argent pour développer de nouveaux médicaments et de nouveaux traitements sans pour autant qu'on ait compris cette maladie aux multiples facettes. «  Parfois, il faut d'abord prendre un peu de recul, comme on l'a fait avec le sida. Une fois qu'on comprend la maladie, on peut la traiter de façon plus efficace et à moindre coût, tout en réduisant l'impact du traitement sur la qualité de vie du patient. » Dr Saad ne mâche pas ses mots : «  On n'améliore pas toujours la qualité de vie du patient, ce n'est pas vrai. Quand on la dépiste tôt, alors qu'elle est encore asymptomatique, on peut juste nuire. Faisons en sorte de nuire le moins possible en traitant les patients de la façon la plus appropriée.  »

Le mot de la fin, il le réserve à ses confrères : «  Toutes les semaines, je vois des patients mourir. Ça me fait réaliser qu'il faut profiter de la vie. Il faut aussi apprécier le privilège que nous avons d'être médecins au Québec, au Canada. Ça me chagrine quand j'en entends se plaindre du système de santé, certainement pas parfait, mais il suffit de voyager un peu pour réaliser à quel point nous sommes chanceux d'exercer notre profession ici. Et s'il y a des choses à améliorer, travaillons ensemble, médecins et décideurs, pour y arriver  !  »