Réponse à l'article de Jean-Paul Gagné paru dans Les Affaires le 24 mars 2018

Lettre d'opinion transmise le 27 mars 2018 dans Les Affaires

 

Diane Francœur, M.D.
L'auteure est présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ).

 

Réponse à l'article de Jean-Paul Gagné paru dans Les Affaires le 24 mars 2018

Monsieur Gagné,

Sans même avoir pris la peine de prendre connaissance de l'entente que nous avons paraphée avec le gouvernement et que nous avons pourtant rendue publique le 15 mars dernier, vous publiez un texte dans l'édition du 24 mars qui mérite certaines mises au point.

Si vous aviez lu cette entente, vous auriez d'abord constaté qu'elle couvre une période de 8 ans, soit du 1er avril 2015 au 31 mars 2023, et qu'elle nous projette même jusqu'en 2027. En effet, nous avons accepté de reporter jusqu'en 2027 le versement des sommes dues en vertu des ententes antérieures. Nous insistons sur le fait que l'entente initiale, paraphée en 2007, prévoyait déjà l'étalement de ces sommes sur la période allant de 2008‑2009 à 2014-2015. Il est aussi utile de rappeler qu'en 2014, à la demande du gouvernement et en raison de l'état des finances publiques, nous avions déjà convenu d'un nouvel étalement, jusqu'en 2022.

Cette entente, d'une durée de 8 ans, ne comporte aucune augmentation. Une seule hausse de tarif de l'ordre de 250 millions de dollars est prévue (5,2 %) et financée à partir des sommes déjà dues. De ce montant, environ 110 millions de dollars (2,2 %) pourraient ne pas être versés. Enfin, plus de 170 millions de dollars, puisés à même l'enveloppe globale, serviront à financer diverses mesures d'accessibilité aux soins.

Vous abordez ensuite la question de l'écart avec l'Ontario. Sachez d'abord que, contrairement à ce qui a été largement véhiculé, il n'existe aucune donnée probante permettant d'affirmer qu'un tel écart de rémunération favoriserait les spécialistes du Québec par rapport à ceux de l'Ontario. Une telle étude sera réalisée par l'Institut canadien d'information sur la santé (ICIS), qui sera chargé de dresser le portrait réel de la situation. Il devra tenir compte des écarts de rémunération entre les spécialistes du Québec et ceux du reste du Canada, de la productivité et des écarts de richesse entre le Québec et les autres provinces. Nous aurons alors l'heure juste. D'ailleurs, nous nous sommes formellement engagés à rendre public ce rapport.

Comme bien d'autres l'ont fait avant vous, vous reprenez les conclusions de la récente analyse de Damien Contandriopoulos selon laquelle l'augmentation des revenus ne s'est pas traduite en une augmentation de la productivité. Il faut savoir qu'il s'agit, à toutes fins pratiques, d'une reprise enrobée des conclusions qu'il avait déjà publiées en 2014, la mouture de 2018 souffrant des mêmes biais méthodologiques que la précédente.

Cette analyse, aucunement soutenue par une démarche scientifique rigoureuse, fait fi de l'impact des changements démographiques – la féminisation de la profession au premier titre – et de l'impact générationnel – le remplacement progressif des baby-boomers par les milléniaux – sur la prestation de soins. Elle fait également fi du fait que les ressources physiques et techniques à l'hôpital – où exercent plus de 70 % des médecins spécialistes – n'ont pas augmenté au Québec et qu'elles sont limitées au moment même où les effectifs médicaux, eux, augmentent. Par effet direct, la stagnation, voire la limitation des ressources, limite la capacité de production. Étrangement, l'impact des ressources sur la productivité ne fait pas partie de l'équation. Ainsi, on utilise des données sans chercher à les décortiquer, sans en indiquer la nature et la composition, sans les mettre en contexte.

Que dire de l'impact de la prévalence des maladies chroniques, de l'épidémie d'obésité et du vieillissement de la population qui, combinés, font exploser la demande en soins et services : multiplication des épisodes de soins, interventions chirurgicales, consultations répétées auprès de différentes spécialités, examens supplémentaires, séjour aux urgences, hospitalisations de plus en plus fréquentes, etc. En plus d'alourdir et de complexifier la prise en charge, cette combinaison de facteurs contribue à freiner l'accès. Compte tenu des quelques éléments qui précèdent, persister à vouloir établir un lien causal entre l'augmentation de la rémunération et la diminution de la productivité relève de frivolité. 

Notre entente comporte un autre volet, dont personne n'a parlé, mais qui s'avère nettement plus important pour nous. Ce volet vise à améliorer l'accès aux soins et à éviter les bris de services, notamment en régions. En voici quelques éléments. En collaboration avec le ministère de la Santé et des Services sociaux et avec les établissements, nous allons déployer des plans de soutien dans les spécialités de base, ce qui se traduira par la création d'équipes volantes qui pourront être dépêchées à la dernière minute dans des milieux en difficulté. Ce sera précisément le cas en anesthésiologie. Nous avons insisté pour que l'offre de services en imagerie – échographie, résonance magnétique et tomodensitométrie – soit étendue à 16 heures par jour dans les centres hospitaliers, limitant ainsi le recours aux laboratoires d'imagerie médicale privés. Les quatre mesures découlant de la « Loi 20 » sont reconduites, les cibles sont maintenues à notre demande et l'accès priorisé aux soins sera étendu aux autres spécialités.

Vous nous suggérez de faire certaines concessions. Je ne saurais conclure cette réponse sans vous rappeler que nous venons de laisser 3,5 milliards de dollars sur la table. Une somme que le gouvernement ne doit pas verser au Fonds des générations, mais plutôt utiliser pour créer des postes à temps plein pour les infirmières, les infirmières auxiliaires et les préposés, et pour s'occuper également des clientèles les plus vulnérables en améliorant notamment l'offre de services de proximité, l'aide pour les activités quotidiennes, la prise en charge et les suivis. Les 3,5 milliards de dollars sont là. Il appartient désormais au gouvernement de les utiliser judicieusement pour la population.

Montréal, le 27 mars 2018