Le Bas-Saint-Laurent a mal à ses médecins

Diane Francœur, M.D., FRCSC, MHCM
Présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec(FMSQ)

 

Dès que j'ai été informée par les médias qu'une situation de découverture en césarienne au Centre hospitalier d'Amqui allait survenir, c'était plus fort que moi, j'ai décidé d'y aller et de donner un coup de main comme le font régulièrement de nombreux médecins spécialistes. Aider et soigner, c'est dans notre ADN.  

Il faut dire que cet hôpital, malmené plus souvent qu'à son tour, est celui où je suis née. Mon cœur de Matapédienne a pris le dessus ! J'ai donc repoussé mes vacances de quelques jours, même si mes enfants m'ont cruellement rappelé que c'était mon 3week-end de garde d'affilée.

 

Un week-end révélateur

Heureusement que je connais bien les Matapédiens et leur accueil courtois, ainsi que les enjeux politiques des soins de santé de la région, sinon je me serais demandé sur quelle planète j'étais tombée.

Je me questionne encore : pour quelle raison les gestionnaires du CISSS Bas-Saint-Laurent ont-ils cassé autant de sucre sur le dos d'un jeune chirurgien, diplômé des meilleures écoles d'Amérique du Nord, et qui a accepté de rendre service? Pourquoi se faire si insistant envers lui pour qu'il réalise absolument des césariennes ? Personne ne lui avait expliqué les conséquences de ne pas avoir appris à en pratiquer dans le cadre de sa formation de chirurgien. C'est en assistant à quelques césariennes – il n'a jamais fait le stage officiel d'un mois – qu'il a rapidement réalisé qu'il ne voulait pas mettre la vie des futures mères et des bébés en péril, ne maitrisant pas la technique. Il faut savoir qu'on voulait aussi le mettre en charge, durant ses gardes aux deux semaines, de toutes les urgences obstétricales. C'est un peu comme si le plombier faisait les appels de service de l'électricien !

 

C'est quoi un bris de service ? 

Je suis arrivée à Amqui vendredi après-midi et suis repartie lundi midi sans avoir posé un seul geste médical. Alors, qu'est-ce qu'un bris de services ? 

Durant le week-end, mes collègues de l'obstétrique à Ste-Justine m'ont écrit pour me dire que pendant que je n'avais aucune patiente à opérer à Amqui, elles, en revanche, n'avaient aucun lit disponible, ni de personnel, et ce, sur toute l'île de Montréal. Ça, c'est un vrai bris de service ! Cela signifie que les cas les plus compliqués ne pouvaient être reçus dans aucun des deux plus gros CHU du Québec, soit le CHUM et le CUSM. Tous les cas graves seraient transférés à trois heures de route, à Québec.

Vous n'en avez pas entendu parler aux infos ? Non, parce que les équipes sur place travaillent main dans la main lorsque ces situations surviennent et déplacent les bébés les moins malades pour que les grands malades reçoivent les soins tertiaires et quaternaires qui vont leur sauver la vie.

 

La petite séduction 

Comme ma pagette n'a jamais sonné et que je n'ai pas eu à pratiquer de césariennes, j'ai fait un peu de politique et rencontré les élus locaux. J'ai été rapidement séduite par leur engagement envers la communauté et leur soif de défendre les acquis de la population. J'ai vu que le milieu veut travailler pour faire une grande séduction pour retenir les professionnels de la santé dans la région et les encourager à s'y installer avec leur famille. 

Il y a peu d'endroits au Québec où les médecins couvrent autant de kilomètres chaque année pour rejoindre leurs patients sur un si grand territoire. N'est-il pas aberrant de constater que le conseil d'administration du CISSS Bas-Saint-Laurent ne soit pas plus au fait de sa réalité territoriale? Et encore plus étonnant qu'il ait jugé le dossier de la faculté de médecine satellite non prioritaire ?

 

Le lapin sorti du chapeau

À la suite d'une rencontre ce week-end, l'élu provincial, la mairesse, le préfet et moi-même avons été stupéfaits d'apprendre par Radio-Canada que des solutions avaient été identifiées à la crise des césariennes ! Je m'attends maintenant à ce que toute la lumière soit faite sur cette situation. On ne peut crier au loup et pointer un doigt accusateur, lorsqu'on a déjà des solutions en main. À moins qu'on ait autre chose en tête…

L'offre de service en région doit être revue en lien avec les besoins populationnels, les professionnels disponibles, la qualité, la pertinence, mais aussi les coûts. Pour cela, il faut ramener le gros bon sens et sortir le politique et le corporatisme d'autour de la table de discussion. 

Je suis disponible pour en discuter ouvertement afin d'éviter que la grande séduction dans le Bas-Saint-Laurent ne devienne la grande répulsion.