Plan des effectifs médicaux des gériatres
Perspectives nouvelles pour répondre à des besoins nouveaux

 
 

Document présenté au Comité du suivi de la table de concertation sur l’effectif médical au Québec
Novembre 1998
 
 

Introduction

Le gériatre est le médecin spécialiste qui complète le réseau de professionnels en gériatrie. Cette spécialité médicale n’a été reconnue que récemment au Québec comme dans la majorité des nations industrialisées. Mal connue, souvent entachée des préjugés qui touchent l’ensemble des problématiques liées au vieillissement, son développement s’inscrit dans une dynamique mondiale marquée par des nécessités cliniques et un développement impressionnant de nouvelles connaissances. Le Québec a une reconnaissance mondiale en ce domaine.

Nous présentons ici les données pertinentes à l’établissement d’une planification provinciale des effectifs en médecine spécialisée gériatrique: les gériatres. Nous présentons donc une perspective historique de la spécialité gériatrique au Québec pour arriver à la formation gériatrique actuelle. Nous présentons ensuite les rôles et fonctions reconnus aux gériatres dans la littérature et l’efficacité de services gériatriques. Trois modalités d’évaluation des besoins en gériatres sont présentées. En fonction des données démographiques actuelles, nous proposons des objectifs à atteindre en terme d’effectifs, tenant compte des modalités alternatives et complémentaires de distribution de soins et enseignement. Les modalités d’atteintes de ces objectifs sont abordées.
 
 

Développement initial

Le vieillissement de la population au Québec entraîne, depuis la fin des années 70, un questionnement par rapport à l’ensemble des soins de santé1 que nécessitera cette nouvelle clientèle. La créativité, l’esprit de développement et l’apparence de disponibilité presque infinie de ressource ont vu naître un ensemble complexe de services s’adressant aux personnes âgées. Inspirés par les visites et stages à l’étranger, plusieurs médecins, spécialistes et omnipraticiens, mandatés par les facultés de médecines, ont proposé ces organisations des soins adaptées aux besoins locaux et régionaux. Sont alors identifiés à la gériatrie des individus intervenant dans un ou l’autre de ces contextes de soins. Cette gériatrie "contextuelle" se consacrant aux personnes âgées en perte d’autonomie a joué un rôle majeur et déterminant dans l’établissement d’une base solide à l’ensemble des services offerts actuellement, au développement de la recherche et de l’enseignement gériatrique québécois qui jouissent d’une reconnaissance internationale. Le rôle central joué par les facultés de médecine, situées en milieu urbain où, de plus, se retrouve un fort pourcentage des aînés2, explique la distribution actuelle des ressources.
 
 

Création de la spécialité

Dans les années 80, l’Amérique du Nord, USA, Canada et Québec, constate un besoin pressant de développer une formation approfondie en gériatrie. Les premières évaluations des besoins en services médicaux font leur apparition et proposent autant des curriculum de formation que des objectifs de main-d’œuvre3,4. C’est dans ce contexte, en 19875, que la gériatrie, spécialité médicale, est reconnue au Québec. La clause grand-père reconnaît un certain nombre de gériatres, certains pour leur dynamisme dans le développement de la recherche et des services cliniques gériatriques, d’autres ayant déjà une certification du collège royal canadien (spécialité reconnue depuis 1977)6 ou une formation complète, tel que décrit plus bas.
 
 

La formation

Cette dernière comprend les trois années du programme "core" de médecine, avec une attention particulière aux particularités liées à l’âge et à certaines spécialités pertinentes (ex: neurologie, physiatrie, rhumatologie). Puis les deux années suivantes sont consacrées à la physiologie du vieillissement, aux aspects médicaux spécifiques mais aussi à la gestion d’équipes multidisciplinaires et services gériatriques, aux problématiques éthiques, etc.7,8,9,31. Des formations obligatoires en réadaptation-physiatrie, en neuropsychologie et en gérontopsychiatrie par exemple marquent la spécificité de ces "internistes pour personnes âgées" (annexe 1). Elle développe une expertise spécifique autant à la prise en charge qu’à la consultation hospitalière et ambulatoire dans l’ensemble des services et institutions du réseau. Cette formation est perçue comme une des plus demandantes2. L’initiation à la recherche et la participation à l’enseignement sont intégrées à la résidence.

A l’évaluation continue de l’acquisition de l’expertise s’ajoutent les évaluations des acquis cognitifs et de compétence donnant accès aux certifications en médecine interne et en gériatrie.

Elle prépare le "bridging specialist"10 essentiel à une compréhension intégrée, à l’interprétation clinique d’une clientèle dont autant les interventions diagnostiques de base que les interventions thérapeutiques seront modulées par une haute fréquence de perte d’autonomie cognitive et physique.
 
 

Universitaire et hors université

Les gériatres se concentrèrent en milieu universitaire, il y avait une urgence académique. La clause grand-père permettait de répondre à cette urgence. L’enseignement à l’ensemble des groupes professionnels de la santé et la recherche autant en bio-médecine, démence et cognition ou système de soins projettent le Québec à l’avant-garde de la gériatrie dans le monde francophone et canadien.

Mais le confinement universitaire ne permet pas d’atteindre tous les objectifs d’amélioration de qualité de soins attendus. Plusieurs auteurs ont souligné l’importance pour la spécialité d’intervenir hors milieu universitaire7,11,12,13,14. L’expérience nous démontre bien que le changement de comportement clinique des médecins, déjà bien connaissants et exposés à une formation continue de qualité, nécessite la validation sur le terrain par le consultant. De plus, l’expertise clinique est une exigence du praticien envers le conférencier, l’enseignant.

La gériatrie comme spécialité clinique existe en Angleterre depuis les années 50. Il est intéressant de constater que la moitié des pays de la communauté européenne l’ont reconnu et pour beaucoup vers le milieu des années 8015 Presque tous les autres ont développé des postes de professeurs de "gériatrie" en milieu universitaire, médecins spécialistes en médecine interne se consacrant à des contextes de soins aux personnes âgées (ex : France). Ce développement vient maintenant de la pression du contenu médical spécifique (annexe 2). Un groupe de formation des professeurs gériatres et chefs de cliniques a dû se développer autour des experts suisses et britanniques (dirigés par le Professeur Michel) pour répondre à ces nouveaux besoins. Le rôle clinique hors université est reconnu dans tous les pays ayant reconnu la spécialité ou une certification.

  Développement des connaissances

La médecine gériatrique se fondait principalement sur des textes britanniques, fortement axés sur les approches syndromiques (démence, délirium, chutes, etc.) et la réadaptation en situation des pertes d’autonomie. Mais comme le soulignait un conférencier lors de la réunion des chercheurs canadiens en gériatrie à Québec en 1997, ce sont les connaissances nouvelles sur les maladies, leurs présentations, préventions et traitements spécifiques au grand âge qui permettront de réduire encore plus les coûteuses (qualité et coûts de santé) pertes d’autonomie. La littérature voit apparaître de plus en plus de publications à partir des années 80 sur les médecines du grand âge et les modalités d’intervention, toujours en croissance. La spécificité physiologique des personnes âgées de 75 ans et plus devient évidente dans plusieurs domaines cliniques tel l’anesthésie où les chapitres de gériatrie (textbook) dépassent en nombre de pages ceux de la pédiatrie depuis quelques années. Une littérature clinique spécifique aux plus de 80 et 90 ans se développe rapidement, plus de la moitié d’entre eux sont actifs. La compression de la morbidité commence à se démontrer. Encore une pression pour augmenter la formation gériatrique des professionnels. Malheureusement, comme lors de la naissance de la pédiatrie17, il y a beaucoup de résistance à la reconnaissance de cette spécificité physiologique, médicale et psychiatrique, à la faveur d’une gériatrie "contextuelle".

Rôles du gériatre

Les taches et rôles des gériatres se comparent à ceux des autres spécialistes médicaux. Le contexte d'intervention multi, inter et transdiciplinaire, la perte d’autonomie, la vulnérabilité sociale, la médecine des tiers, la proximité apparente de la mort offrent des opportunités de formation et enseignement, de recherche et d’interventions administratives particulières7,18,19.
 
 

1- L’enseignement et transfert des compétences
 
 

Biomédicales,professionnelles

Depuis le milieu des années 80 seulement, les curriculum de médecine pré et postdoctoraux se développent de facon systématique au Québec. Les échanges provoqués par les Clubs pédagogiques du Québec et la Société québécoise de gériatrie ont joué un grand rôle dans le développement d’activités de grande qualité à ce niveau. Les stages pendant l’externat ne sont toujours pas obligatoires dans toutes les facultés. Tous les médecins des spécialistés médicales font des stages de gériatrie dans leur formation "core" de médecine. Tous les médecins de famille font des stages dans un des contextes de soins aux personnes âgées, allant des soins de longue durée à l’unité de courte durée en passant par l’hôpital de jour ou la réadaptation.

Les anesthésistes sont directement exposés à la gériatrie spécialisée pendant leur formation de médecine, soit dans les unités de courte durée ou les services de consultation. Dans certaines facultés, les chirurgiens généraux et orthopédiques reçoivent aussi cette exposition.

Malheureusement, la dissociation des corps professionnels isole pendant leur formation les soins infirmiers, la physiothérapie, l’ergothérapie, le service social et dans certains milieux la médecine familiale. Ce manque de contact avec les gériatres diminue les opportunités de développer un vocabulaire commun et une reconnaissance professionnelle si importants à l’interdisciplinarité recherchée; autant d’occasions pour développer de la fertilisation croisée (CrossBreading).
 
 

Gérontologique

De plus en plus, ils contribuent, le plus souvent en relation avec leur domaine de recherche, à l’enseignement des sciences biologiques, de l’éthique ou aux aspects cliniques qui intéressent autant la maîtrise en gérontologie qu’en recherche clinique et épidémiologique.

Ces différentes taches et rôles justifient sûrement les recommandations que l’on retrouve dans la littérature de prévoir 5,5 gériatres par faculté de médecine, ne leur reconnaissant tout au plus que 25% de temps clinique.
 
 

2- Recherche
 
 

Les innovateurs de la gériatrie se sont consacrés principalement à la recherche évaluative, au développement d’instruments de mesures des différentes problématiques cliniques et aux structures et modalités de dispensation de soins et services. La proposition de réseaux d’intervention et de prise en charge, de modalités de dépistage et d’intervention sur la chronicité et l’autonomie occupe une part privilégiée de nos intervenants et instituts.

Comme toutes les spécialités, elle consacre une part de plus en plus importante dans la recherche clinique et biologique des aspects médicaux pris en charge sur la base clinique. Les gériatres sont très présents, par exemple, dans le domaine de la démence, de l’ostéoporose, de l’incontinence, etc. L’identification des causes de pertes d’autonomie et leur réversibilité, les caractéristiques des diagnostics en présence du vieillissement différentiel et les possibilités de prévention primaire et secondaire au grand âge font l’objet de plus en plus d’études.
 
 

3- Administration

L’historique de la gériatrie montre bien l’implication des gériatres dans le développement de services. Leur implication médico-administrative a toujours été intense autant par leur structure d’intervention que de formation. Ils devraient être des partenaires majeurs de la gestion autant institutionnelle que régionale. Les multiples facettes de la formation et de la clinique leur permettent d’être critiques face aux services et dynamiques dans la gestion et l’harmonisation de rôle d’équipe multidisciplinaire, nouvelle haute technologie.
 
 

4- Clinique

Plusieurs grandes considérations doivent être abordées avant de décrire les rôles cliniques des gériatres. Il apparaît clairement que la formation du gériatre le prépare bien aux concepts d’intervention que sous-tend le virage ambulatoire21; et cela dans une optique de hiérarchisation de soins, de maintien de l’autonomie sans se substituer aux intervenants primaires.39

Il est évident que le contexte actuel de soins et services, avec ses plans d’effectifs, l’encadrement de la pratique par une structure institutionnelle avec le renforcement du rôle des chefs de service et le mode de facturation et rémunération proposée par l’Association des médecins gériatres minimiseront le déplacement vers un rôle primaire qui ne nécessiterait pas la formation du gériatre et ne justifierait pas sa rémunération.
 
 

Une des grandes particularités cliniques du gériatre est sa préparation multidisciplinaire, non seulement dans la gestion mais dans l’interprétation clinique et l’intervention. Il n’est pas le seul médecin spécialiste dans cette situation. Les physiatres en réadaptation, les pédiatres en cliniques spécialisées multidisciplinaires et bien d’autres ont aussi des modalités multidisciplinaires. La particularité du gériatre vient de la diversité et de la constance de la nécessité d’intervention à plusieurs professionnels, autant pour le diagnostic que l’intervention. L’observation nursing 24 heures sur 24 du patient dément apporte une richesse d’informations qu’il faudra utiliser pour poser un diagnostic chez la personne âgée présentant des manifestations cliniques souvent atypiques. Et, comme toute information diagnostique utilisée par le médecin spécialiste, il doit pouvoir la valider. Il doit connaître les limites et potentiels réels des différents groupes d’intervenants et leurs outils. Comme le pneumologue ou l’orthopédiste revoit toujours ses radiographies. Non pas par méfiance ou non respect professionnel mais pour augmenter la valeur du travail de chacun (s’ils se parlent bien sûr). L’interdisciplinarité est une haute technologie dispendieuse, autant du point de vue diagnostique que thérapeutique. C’est l’équiposcope du gériatre. N’importe qui peut apprendre à utiliser un scope, mais la validité de l’interprétation nécessite aussi une formation. C’est aussi le seul membre de l’équipe dont la formation permet la compréhension étiologique et la synthèse bio-psycho-sociale nécessaire pour planifier et limiter les interventions.

Il offre donc une prise en charge intégrante des aspects neuropsycho-psychiatrico-médicale, ouvrant la complémentarité avec la médecine interne, la gérontopsychiatrie, la neurologie, l’omnipratique autant que l’équipe multidisciplinaire.

D’ajouter de la vie aux années nécessite de la justesse d’intervention et aussi non-intervention. La réduction des handicaps et donc des incapacités passe par la réduction des atteintes d’organe, leur contrôle et réversibilité. Et, chez la personne âgée vulnérable, contrairement à ce qui fut longtemps enseigné, il ne faut pas attendre pour intervenir. Plus on retarde, plus l’atteinte sera sévère, potentiellement irréversible avec, non pas la mort, mais l’atteinte de l’autonomie, l’institutionnalisation, etc. Pour être éthiquement bon, il faut premièrement être juste ("You can’t be good without beeing right"). La compétence du gériatre devient donc très importante dans de multiples contextes d’intervention et non-intervention.
 
 

Soins de courte durée

Le gériatre est sûrement le mieux habilité, le mieux préparé à intervenir auprès des personnes âgées en milieu hospitalier comme médecins traitant ou encadrant les interventions dans les structures d’intervention lourde que sont les UCDG mais aussi les équipes multidisciplinaires d’intervention. Il est complémentaire aux interventions aiguës des autres spécialités médicales, y compris la médecine interne et familiale auxquelles il ne se substitue pas.

Il joue presque exclusivement un rôle de seconde ligne, de consultant auprès des intervenants du réseau pour la clientèle ambulatoire. Il s’agit d’une opportunité majeure de soutien à l’omnipraticien et aux structures de maintien à domicile. Cela permet d’éviter l’encombrement des urgences et l’investigation externe des situations sans urgence immédiate du point de vue biomédicale.
 
 

Gestion et support clinique

Dans les structures d’hébergement, l’hôpital de jour, l’unité de réadaptation fonctionnelle intensive gériatrique, il peut être autant le gestionnaire médical que le consultant. Le plus efficacement, il interviendra par le support clinique régulier, revoyant avec le médecin traitant, souvent un omnipraticien ayant une formation complémentaire en soins aux personnes âgées, l’ensemble des dossiers, participant aux réunions d’équipe multidisciplinaire pour ne voir en consultation directe que les patients, qu’il aura avec le médecin traitant et l’équipe, identifiés comme nécessitant une évaluation ou une intervention spéciale. La forme de rémunération doit prévoir cette forme de support situé au carrefour la télémédecine et de la consultation classique. Cette approche pourra favoriser le développement pour d’autres professionnels de l’intervention basée sur l’évidence38. Il devrait toujours être impliqué dans le développement et le quotidien de ces ressources.
 
 

Efficacité des interventions gériatriques

Il est difficile, avec si peu de recul dans le développement des modèles de soins et si peu de temps de développement des connaissances spécifiques, d’évaluer l’efficacité des gériatres. D’autant que des notions aussi difficiles que le "coût-bénéfice", l’efficacité relative entre différents modes d’intervention ne reçoivent que peu d’attention autant pour des raisons de faisabilité que de validité apparente d’une intervention (ex: soins intensifs, hôpitaux de jour, etc.). Des publications célèbres résument ces aspects32,33.

Par exemple, les services de courte durée gériatrique, même s’ils ont un coût quotidien supérieur aux lits de courte durée conventionnelle en raison de la multiplicité des intervenants (haute technologie dispendieuse), sont moins coûteux en réduisant la durée de séjour, les réadmissions et l’hébergement.
 
 
 
 

Besoins en main-d’œuvre

Les personnes âgées reconnaissent de plus en plus cette spécificité qui nécessiterait l’intervention de personnel avec une formation spéciale; non pas pour créer des ghettos de soins, une ségrégation ou une discrimination qui seraient difficilement acceptables mais pour respecter, lorsque cela s’applique, le besoin d’une intervention mieux adaptée et plus sensible à cette spécificité; non pas pour remplacer le spécialiste d’organe ou limiter l’accès aux chirurgiens, psychiatres, etc. mais pour les compléter par une prise en charge globale et adaptée. Les journaux grands publics et les magasines se préoccupent de plus en plus de l’accessibilité à de tels soins. Le NewYork Time en faisait un article majeur récemment21.

Il est difficile, avec si peu de recul dans le développement des modèles de soins et si peu de temps de développement des connaissances spécifiques, d’évaluer la main-d’œuvre en gériatres par la relation entre la distribution des ressources disponibles actuellement et celle de la population âgée. D’autant que les objectifs conservateurs proposés pour le Canada de 450 gériatres3,4,31, soit environ 115 à 150 pour le Québec, ne sont pas atteints.

La méthode de comparaison régionale de consommation ne prend pas encore de sens en gériatrie. Une consommation de services même inférieure aux besoins ou possibilités bénéfiques réelles paraîtra très élevée si elle est comparée à la moyenne nationale d’une ressource presque inexistante.

Il est aussi presque impossible de déduire les besoins en gériatres des études québécoises et canadiennes publiées22,23,26,27. Ces études en besoins de main-d’œuvre médicale avec le vieillissement de la population ont simplement oublié cette spécificité et ne comptent les gériatres que comme des intervenants dissimulés, inclus sous la rubrique "spécialités médicales hors neurologie et dermatologie". Et il est fort probable que, comparaison faite avec les autres groupes d’âge, il se fait une distribution différenciée entre différentes spécialités médicales selon les âges, le nombre de gériatres ne venant que combler un déplacement des ressources nécessaires d’une spécialité médicale à l’autre.

L’expérience des vieux pays pourrait nous guider. La gériatrie se développe aussi lentement en Europe et seuls les pays du Royaume-Uni, le Danemark et la Suède pourraient offrir l’image d’une structure gériatrique établie. Quoique, là encore, le développement des connaissances soutient de nouvelles nécessités d’aujourd’hui (périopératoire, soins intensifs entre autres, etc.) qui ne s’intègrent pas encore dans les structures observées.

Nous pouvons aussi évaluer le besoin en gériatres à partir des services offerts dans des régions approchant d’une organisation optimale autant par la réponse aux besoins de formation, de recherche que de prise en charge clinique et de services de consultation aux différents services offerts aux personnes âgées. Il faut noter que beaucoup de ces services sont déjà adaptés aux nécessités du virage ambulatoire, la préoccupation pour l’autonomie ayant toujours favorisé ces modalités d’intervention. L’estimation, à partir des services, comptait un gériatre par 15 lits d’UCDG, un gériatre par trois unités d’intervention réseau (site de consultation et support clinique) et un gériatre par 300 lits de courte durée hospitalière avec urgence. Nous avons appliqué ce modèle à toutes les régions dans le tableau 1 présenté en annexe. L’évaluation dans les réseaux du CHUM, de l’IUGS dans l’Estrie28 se rapprochent aussi du ratio de un gériatre par 7000 personnes de plus de 65 ans et par 3500 de plus de 80 ans.

Notons que ces derniers réseaux se développent en considérant déjà les concepts de guide de pratique (voir le Précis de gériatrie auquel la majorité des gériatres universitaires ont participé 35), de télémédecine pour offrir une partie des consultations, de support et de formation (aux omnipraticiens et intervenants dits substituts intermédiaires dans la littérature visant la réduction des coûts de santé des aînés) et de services réseau ambulatoires. Ils participent par leurs instituts à la diffusion d’information et formation supportant déjà un transfert de connaissances et compétences36,37.

Les projections des associations américaines et britanniques ciblent les besoins en spécialistes de médecins gériatres sans les confondre avec les besoins en gérontopsychiatres, géroanesthésistes (Texas), gérointensivistes (certains hôpitaux universitaires, régions de France et autres pays européens). Les recommandations des associations américaines et britanniques proposent des ratios population âgée et gériatre qui pourraient aussi s’appliquer au Québec sans déplacer le rôle d’intervenant premier qu’est le médecin de famille tout en laissant place aux omnipraticiens intéressés à acquérir une formation complémentaire en soins aux personnes âgées pour s’intégrer dans des contextes de soins gériatriques.

Certains proposent directement le ratio d’un gériatre par 10,000 de population auquel s’ajoutent les intervenants universitaires. Nous avons appliqué ce modèle à toutes les régions dans le tableau 2 présenté en annexe. D’autres proposent un modèle où on tient compte de la plus grande fragilité des 75 ans et plus en leur accordant un gériatre par 4000. Nous avons appliqué ce modèle à toutes les régions mais en attribuant plutôt au 80 ans et plus, dans le tableau 3 présenté en annexe.
 
 

Planification proposée

Il va de soi que notre planification doit tenir compte de la spécificité des rôles universitaires pour lesquels des recommandations spécifiques sont déjà publiées quoique la recherche nous y apparaisse sous-estimée. L’accessibilité aux soins spécialisés dans toutes les régions nous préoccupe aussi mais toujours en complémentarité avec les autres professionnels de la santé. Même à l’intérieur du groupe médical, le concept d’interdisciplinarité est valorisé.

Le contexte économique, la structure du réseau incluant les plans d’effectifs médicaux, les formations complémentaires tout autant que le mode de rémunération devraient éviter que ne se répète la dérive vers les soins primaires qu’ont connu la pédiatrie ou la psychiatrie; et cela sans nuire à la nécessité de prise en charge de cette clientèle complexe quand cela est nécessaire.

Les tableaux des objectifs par régions en gériatres ont été proposés précédemment. Tous tiennent compte de l’importance du virage ambulatoire et de la délégation à d’autres professionnels.
 
 

L’estimation propose de 116 à 160 gériatres pour l’ensemble des rôles pour l’étendue du Québec. Une planification de la distribution doit être structurée. Les milieux urbains et donc universitaires se comblent au tout début puisque la majorité de la population âgée s’y retrouve. Des systèmes-réseaux régionaux et suprarégionaux seront nécessaires pour faciliter la réponse initiale et le maintien de la qualité. Le rôle de la télémédecine devient aussi important. D’ailleurs déjà, les facultés de médecine et les instituts participent au développement de la télémédecine et certains centres gériatriques, comme le CHUQ, l’IUGM et l’IUGS, offrent des services régionaux et suprarégionaux.
 
 

Atteinte de l’objectif

Il est clair que cet objectif ne peut être atteint que progressivement. La valorisation de la spécialité, autant dans les postes de résidence, la rémunération adéquate que la reconnaissance des postes régionaux et la complémentarité avec les omnipraticiens, psychiatres, internistes et neurologues, favorisera l’inscription des futurs spécialistes.
 
 

Revenus

La forte concentration universitaire actuelle distortionne les revenus des 36 gériatres. Une partie significative des revenus dépend d’autres sources que la RAMQ (université, recherche subventionnée, régie régionale, etc.), ce qui entraîne un revenu moyen inférieur à la réalité des charges d’un gériatre clinicien temps plein et pénalise ainsi, par la déclaration d’objectifs tarifaires inférieurs à la réalité clinique, ceux qui voudraient se consacrer à une lourde formation médico-psychiatrique de 5 ans. Un effort d’ajustement de cette rémunération doit être concerté autant pour assurer l’accessibilité aux soins que l’encadrement de la pratique. L’abolition de la rémunération progressive (70%, etc.) pourrait inciter les résidents à envisager la gériatrie à court terme.
 

Conclusion

Une action concertée des fédérations, du collège des médecins, des regroupements d’institutions, des régies régionales, des facultés de médecine et universités sera essentielle pour assurer que la contribution des gériatres à la qualité des soins, de la recherche et de l’enseignement maintient le Québec à l’avant-garde dans le domaine de la gérontologie clinique.

Nous sommes convaincus que tous les partenaires des milieux de soins, d’enseignement et de la recherche nous supporteront dans le développement des gériatres. Ils seront à l’avant des modifications majeures non seulement forcées par la démographie mais aussi par les découvertes cliniques qui permettront le maintien des aînés le plus longtemps possible autonomes, heureux et actifs jusqu’aux derniers jours.

Références
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